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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

La torah écrite et orale (février 2008)

21 Février 2009 , Rédigé par Liensprotestants Publié dans #2008

Éditorial

 

LA TORAH

 

Les juifs ne parlent ni d’Ancien Testament, ni de Bible hébraïque mais de Tanak. Chaque consonne renvoie à une des grandes parties de leur Bible : T comme Torah (Loi), N comme Nébiim (Prophètes) et K comme Kétoubim (Écrits). La Torah est formée des cinq premiers livres de la Bible dont la rédaction est traditionnellement attribuée à Moïse. C’est le texte fondateur du judaïsme. C’est à la fois un récit historique et théologique, un code législatif et rituel… La Torah fait l’objet d’une lecture continue durant toute l’année à la synagogue. Les rouleaux de la Torah (Sefer Torah) sont pieusement conservés au fond de l’édifice.

Le mot Torah est traduit par Loi, mais il veut aussi dire enseignement, instruction. La Torah écrite fait l’objet d’interprétations continues à travers la Torah orale qui l’éclaire et la complète. Le Talmud, la Mishnah et la Guémara sont des transcriptions écrites de cette tradition orale juive.

Le juif Jésus commente la Torah dans les synagogues, nous invite à ne pas changer un iota de la Torah et prétend accomplir la Loi et non l’abolir. Découvrir la Torah, ce n’est donc pas seulement étudier les livres de Moïse, mais c’est aussi s’imprégner de la lecture juive de la Bible et replacer Jésus dans son contexte juif. Au final, c’est la question de la place à accorder par un chrétien à la Torah, qui est posée.

 

Bonne lecture aux femmes et aux hommes respectueux de la Loi que nous sommes.

 

LP


 

Judaïsme

LA TORAH ORALE

 

Le judaïsme ne s’est pas seulement construit sur le texte sacré, en l’occurrence la Torah (écrite), mais aussi sur une tradition (massora) d’interprétations. C’est la Torah orale. La mise par écrit de cette tradition avec la rédaction de la Mishna, du Talmud et des Midrashim n’est pas sans poser des questions de méthode. Peut-on mettre par écrit une tradition orale ? La transcription d’une tradition orale est-elle ipso facto trahison ? Cet article cherchera à savoir comment la tradition juive se comprend elle-même et ne visera pas à vérifier la vérité historique de ce qu’elle affirme.

 

LA DOUBLE TORAH

Rabbi Yehochoua Ben Qorha dit : « Moïse demeura quarante jours sur la montagne. Pendant le jour, il lisait le texte écrit (miqra) et pendant la nuit il étudiait le commentaire oral (mishna)… Moïse resta quarante jours sur la montagne, assis devant son maître. Il lisait la Loi écrite le jour et la Loi orale la nuit… » La tradition rabbinique affirme que la Torah dans sa totalité a été transmise au rabbin Moïse. Il faudrait donc parler des deux Torot transmises à Moïse au mont Sinaï.

Au sens strict, la Torah écrite correspond à ces cinq premiers livres de la Bible. Il faut y ajouter la Torah orale qui est l'une des deux composantes de la révélation transmise par Moïse. Elle explicite et fournit les applications de la Torah écrite. Elle seule apporte également certaines précisions et éclaire des prescriptions non écrites. Les deux Torot données en même temps au mont Sinaï seraient donc contemporaines. Mais, pour certains rabbins, la Loi orale est même antérieure. Ils s’appuient sur le fait que la Torah orale rapporte que certains commandements (mitsvot) ont été observés par les Hébreux avant leur formulation dans la Torah écrite. Les patriarches avaient exécuté les prescriptions de la Torah avant qu’elles fussent ordonnées au Sinaï. En plein esclavage égyptien, les Hébreux avaient déjà observé le shabbat avant l’existence de la Torah écrite. Ces quelques remarques montrent l’importance de la Loi orale dans la tradition, que cette Torah orale soit antérieure ou contemporaine à la Torah écrite. Mais pourquoi est-il nécessaire d’avoir une Loi orale ? Des raisons pratiques liées à la langue hébraïque peuvent expliquer la nécessité d’une Loi orale. En effet, la Loi orale donne des indications d’ordre phonétique et orthographique. Elle permet de savoir comment prononcer les mots puisque les voyelles sont absentes du texte écrit hébreu. Elle donne également des informations syntaxiques bien utiles dans la mesure où le texte n’est pas ponctué. À cela, il faut ajouter les informations d’ordre méthodologique, donc des règles d’interprétation et des indications absentes du texte. L’une des deux Torot est-elle plus importante que l’autre ? Rabbi Éliézer dit : « La plus grande portion de la Torah est contenue dans la Loi écrite et seule la portion plus petite fut transmise oralement, selon ce qui est dit : « Que j’écrive pour lui les mille préceptes et ma loi »[1]. Rabbi Johanan, d’un autre côté, dit que la part la plus grande fut transmise oralement et seulement la part la plus petite est contenue dans la Loi écrite, comme il est dit : « Écris pour toi ces paroles : c’est en effet conformément à ces paroles que je conclus alliance avec toi et avec Israël. »[2]

Si la question de l’importance des deux enseignements a fait l’objet de discussions, la tradition rabbinique a tranché en faveur de la Loi orale. Elle a pour rôle d’interpréter et donc d’enrichir le texte. « Élohim a dit une chose et j’en ai entendu deux »[3]. Ainsi une seule Écriture donne plusieurs sens. La vérité donnée à Moïse est inépuisable car elle est objet incessant de recherches et de découvertes au cours de l’histoire. La Torah orale précède et dépasse la Torah écrite. La Torah orale a même le pouvoir de « déraciner » l’Écriture selon Rashi. La tradition peut ainsi contredire l’Écriture. Le maître de Troyes affirme que « La halaka frappe l’Écriture et l’empêche de se tenir debout. La halaka déracine l’Écriture. En trois endroits la règle de Moïse depuis le Sinaï vient et déracine le verset. »

Un autre exemple montre la force de la tradition face au texte biblique. Dans son chapitre 15 (1-18), le Deutéronome prévoit la remise des dettes tous les sept ans. Hillel institue des dispositions propres car cette règle paralyse le système bancaire. Cette nouvelle règle, qui s’appelle le prosbol, permet de réclamer des dettes en pleine année sabbatique. En fait la dette était réclamée par un tribunal et non par le créancier. Ainsi il était possible de contourner la Loi !

 

DE LA TRANSMISSION À LA TRANSCRIPTION

« Je vous transmets ce que j’ai moi-même reçu…», cette phrase de l’apôtre Paul s’inscrit en fait dans la tradition rabbinique. Le Midrash Tannaïm établit une chaîne chronologique des maîtres depuis Moïse. « Moïse pénétrait dans sa tente, Aaron entrait à sa suite et s’asseyait face à lui (le disciple doit toujours être face à son maître et le voir, selon Rashi). Moïse lui enseignait alors la Loi écrite puis les commentaires oraux. Ensuite entraient Éléazar et Itamar, les deux fils d’Aaron… Moïse répétait une première fois l’enseignement... Entraient enfin les délégués du peuple… ils entendaient l’enseignement…Moïse reçoit les tables de la loi (église Sainte-catherine de Paris) Alors Moïse se retirait. Aaron exposait à son tour l’enseignement… » Le premier des maîtres est donc Dieu en personne et le premier des disciples Moïse lui-même. Le Midrash exprime la durée de service comme disciple, puis comme maître. Transmettre la tradition est l’apanage des maîtres. La Loi orale est le produit de l’étude des maîtres. C’est la relation maître-disciples qui garantit la continuité de la Loi orale. On ne peut accomplir correctement la Torah que par l’enseignement des maîtres. « Plus qu’aux paroles de la Torah, sois attentif aux paroles des scribes. (…) À partir des paroles des sages on peut enseigner correctement la Halaka car ce sont eux qui interprètent la Torah. » Il existait des écoles de maîtres, les plus connues au temps de Jésus étaient celle d’Hillel (réputée ouverte et humaine) et celle de Shammaï (réputée rigoriste et austère). On appelait Mahloquet les discussions polémiques entre deux maîtres.

Après la destruction du premier temple, la tradition orale commence à être mise par écrit dans la Mishna. La Mishna, mentionne peu la Torah écrite. C’est un ensemble de soixante-trois traités écrits en hébreu, dont les auteurs, rabbins, sont appelés tannaïm, « répétiteurs ». Cette Loi devait être apprise par cœur. Son autorité s'imposa très vite et elle devint à son tour objet d'exégèse et de commentaires.

La Guemara est un commentaire de la Mishna qui la relie plus clairement au Tanak. Ses auteurs, rabbins, sont appelés Amoraïm (ceux qui parlent ou expliquent). Elle fut rédigée séparément dans les deux diasporas juives les plus importantes : en Galilée jusqu'au milieu du IVe siècle et en Mésopotamie jusqu'au milieu du VIe siècle. C’est parce qu’il y a deux Guémara qu’il y a deux Talmuds.

La Tosefta est une décision de justice hors de la Mishna. Elle est parfois présentée comme un supplément à la Mishna. Elle donne des renseignements historiques, géographiques et parfois s’appuie sur des traditions très anciennes.

Le Talmud se compose de la Michna écrite en hébreu et de la Guemara écrite en araméen. Mais au sens large il inclut les commentaires de Rashi et les Tossefot.

Rashi est réputé être très concis : « Au temps de Rashi, chaque goutte d’encre était une pierre précieuse ». Dans ses commentaires, le rabbin de Troyes explicite mais reste neutre. Son objectif est de rendre le Talmud accessible en donnant la signification des mots et les lignes directrices d’une argumentation.

Les commentaires des Tossefot sont ceux des maîtres, les Tossafistes, qui vivaient en France et en Allemagne du XIIe au XIVe siècle. À partir d'une connaissance parfaite de l'ensemble de la littérature talmudique, les Tossefot soulèvent des problèmes logiques et méthodologiques et s'efforcent de les résoudre. Ces gloses aboutissent souvent à une formulation éclairante.

Au fil des siècles, le Talmud s’est donc enrichi de commentaires des différentes époques pour devenir une œuvre collective quasi-encyclopédique. Le Talmud est un corpus qui comprend une législation précise, des réflexions religieuses, des récits aggadiques. C’est une œuvre qui se veut inachevée. Les parties normatives et juridiques du Talmud constituent la halaka. Celle-ci se présente comme une discussion légale, un cheminement qui mène à la Loi. Les parties non normatives, narratives, édifiantes, constituent la aggada (narration, récit, notion de science, bref tout ce qui n’est pas halaka).

Restent les Midrashim. Le mot Midrash signifie « rechercher » au sens fort puisqu’il peut s’agir d’une recherche digne d’une enquête criminelle ou d’une quête amoureuse, voire haineuse. En ce sens, le Midrash est un écrit exégétique qui cherche le ou les sens du texte.

 

CONSERVATION OU TRAHISON ?

Le Talmud est une transcription exhaustive de la Loi orale. Pourtant, pendant longtemps il fut interdit de transcrire la Loi orale. « Ceux qui traduisent la halaka sont comme ceux qui brûlent la Torah ». De nombreux traités rappellent l’interdiction de transcrire la tradition orale. Ainsi Samuel Bar Isaac dit un jour à un maître qui expliquait le Targum à partir d’un livre : « Cela est interdit, ce qui est oral doit être transmis oralement et ce qui est écrit par écrit ».

Mais Maïmonide et d’autres maîtres étaient d’avis que les rabbins avaient l’habitude de noter leurs enseignements sur des aide-mémoire. Les nombreux passages qui rappellent l’interdit de mettre par écrit la Torah orale sont instructifs. Ils confirment la volonté par certains de mettre par écrit la tradition mais aussi les polémiques provoquées par cette transcription.

L’enseignement rabbinique fut de facto à l’état oral et donc mis par écrit ensuite. La notion de tannaïm, de répétiteurs, confirme cette oralité. Mais des questions demeurent. L’interdit concernait-il toute la Torah orale ? Peut-on dater la mise par écrit de la Torah orale ? Ce que l’on peut constater, c’est donc l’existence d’une tradition orale qui met en garde contre une mise par écrit d’un enseignement.

Or cette mise par écrit s’est faite. Comment la justifier[4] et comment éviter les pièges d’une telle transcription ? Le risque est alors de figer l’enseignement, de le fossiliser. Or le Talmud n’est pas un livre fermé et figé. Il est le lieu du conflit d’interprétations. Il propose une dialectique ouverte en présentant des avis contradictoires plutôt qu’une synthèse. La souplesse de la Loi orale est gardée grâce à ces discussions et digressions. Le Talmud ne prétend pas donner l’interprétation juste. De même la Mishna, bien qu’elle soit écrite, demeure un enseignement oral. Ce qui est rédigé est un aide-mémoire. La fonction du maître est de retrouver le vrai sens de la Parole de Dieu, elle ne disparaît pas avec l’écrit.

 

CONCLUSION

Non seulement le judaïsme est porteur de la Bible, mais aussi d’une tradition d’interprétations, la loi orale. Le principe même d’une interprétation du texte est acquis dès le départ, mettant le judaïsme à l’abri de toute lecture réductrice et littérale. Si la Loi écrite est bien connue des chrétiens, la Loi orale l’est beaucoup moins. La mise par écrit de cette Loi, aussi paradoxale qu’elle paraisse, a permis de conserver cette même Loi sans la dénaturer, en préservant la fluidité de l’oralité. La littérature issue de la tradition rabbinique est féconde. La richesse quasi encyclopédique de la littérature des maîtres juifs est impressionnante : Talmud, Mishna, commentaires de Rashi, Tossefot, etc., constituent un véritable trésor pour le judaïsme et le christianisme. Cette littérature permet un renouvellement constant des commentaires rabbiniques en restant ouverte aux conflits d’interprétations. Le chrétien ne peut ignorer cette tradition, non pour la copier, mais pour mieux comprendre le judaïsme et le milieu dans lequel est né l’Évangile et pour enrichir sa propre exégèse. En revanche l’exégèse juive semble bien se suffire à elle-même.

 

Éric Deheunynck

 

BIBLIOGRAPHIE

AVRIL A.-C. et LENHARDT P., La lecture juive de l’écriture, Profac, Lyon, 1982.

MALKI David, Le talmud et ses Maîtres, Albin Michel, Paris, 1972.

OUAKNIN Marc-Alain OUAKNIN, Le livre brûlé, Lire le Talmud, Lieu commun, Paris, 1986.

STRACL H. L. et STEMBERGER G., Introduction au Talmud et au Midrash, Cerf, Paris, 1986.

URBACH Éphraïm, Les sages d’Israël, conceptions et croyances des maîtres du talmud, traduit de l’hébreu par Marie-Josée Jolivet, Cerf, Paris, 1996.

 



[1] Os 8,12.

[2] Ex 34,27. 

[3] Ps 62,12.

[4] Cette position est justifiée en s’appuyant sur le psaume 119,126 : « Il vient un moment où vous pourrez annuler la Torah pour la fonder. »

 



Christianisme

 

JÉSUS ET LA LOI

 

L'insertion de Jésus dans le judaïsme de son temps va maintenant de soi, elle est un acquis commun de la recherche récente. Le judaïsme est vraiment le contexte essentiel pour la compréhension du message de Jésus, il suffit de lire les titres de publications récentes : « Un juif nommé Jésus »[i], « Un certain juif Jésus »[ii]. Une des raisons déterminantes de ce changement d'optique paraît être, sur le plan objectif, un renouvellement profond des connaissances, lié à une documentation considérablement améliorée et les études favorisant notre connaissance du judaïsme. Faut-il dire des judaïsmes ? Certains n'hésitent pas à le faire car, avec la réalité du 1er siècle, il est très difficile de préciser ce qui était possible et ce qui ne l'était pas dans le cadre du judaïsme palestinien des années 30. On a presque l'impression que tout était alors possible. On doit pourtant admettre qu'il existait un certain consensus sur les points centraux tels que la Loi, le Temple et le pardon des péchés, l'idée de Dieu. Il paraît donc indiqué, dans le cadre de ce numéro de Liens protestants consacré à la Torah, et bien qu'il soit fort difficile d'en traiter brièvement, de donner un aperçu de la perception que Jésus en avait. La Torah, emblème du peuple choisi et orgueil d'Israël : on disait que de tous les peuples de la terre à qui la Torah avait été offerte, seul Israël l'avait acceptée ! Elle est ce lieu incontournable, hors duquel il n'y a pas de judaïsme, un lieu qui, plus que le Temple, rassemble et en même temps sépare toute la mouvance juive. La Torah, la Loi sainte de Dieu, reçue, selon le Deutéronome, des mains mêmes de Moïse (Dt 4,45 et suivants) et commentée depuis lors par la chaîne ininterrompue des prophètes, des érudits et des rabbis, la Torah est le réceptacle de la volonté éternelle de Dieu. Parmi les traits les plus caractéristiques du judaïsme, la Loi tient assurément une place tout à fait centrale quand il s'agit d'apprécier les « marqueurs d'identité », au point que, en dépit de la diversité tolérante qu'on souligne volontiers à propos du judaïsme ancien, il arrivait qu'on en vienne aux mains et même que le sang coule ! Or, c'est précisément sur ce point que portent la plupart des conflits rapportés par les Évangiles puisqu'ils portent sur les questions de pureté et sur la pratique du sabbat. Nous prendrons donc deux exemples significatifs pour donner un aperçu (trop) rapide de l’attitude de Jésus par rapport à la Torah.

¾                La pratique du sabbat

La pratique du sabbat n'est certainement pas remise en cause par Jésus. Les divergences, dont les textes concernés font état, relèvent de l'interprétation de la Loi, la halakah, par les scribes, souvent rattachés au parti pharisien, érudits chargés de lever les difficultés de l'Écriture et d'extraire de la Torah les règles de la conduite juive. En d'autres termes, Jésus s'est opposé éventuellement à tel ou tel courant particulièrement rigoriste dans l'interprétation des règles du sabbat - on pense en particulier aux esséniens -, mais non à la Loi elle-même. Marc nous raconte le face-à-face entre les scribes et Jésus, à la synagogue, un jour de sabbat (Mc 3,1-6) : eux l'épient pour voir ce qu'il va faire ; lui choisit de guérir ce jour-là un homme à la main sclérosée. Il aurait pu attendre le lendemain, sans dommage pour l'homme et sans narguer les scribes. L'action de Jésus est provocatrice, délibérément. Mais comment justifie-t-il son attitude ? Avec une question : ce qui est permis le jour de sabbat, est-ce de faire le bien ou de faire le mal ? De sauver une vie ou de tuer ? (Mc 3,4). Évidemment, faire le bien est autorisé le jour de sabbat ! C'est même commandé, puisque la loi du sabbat, comme toute la Torah, crée des obligations en vue de la vie et non en vue de la mort. Au sabbat, il faut faire le bien. Jésus est sur ce point en accord avec toute la tradition juive. Mais il poursuit : ne pas faire le bien, c'est faire le mal ; ne pas faire vivre, c'est tuer. Voilà les scribes enfermés dans une double contrainte. Ou bien ils donnent raison à Jésus, et consentent à sa transgression du sabbat, mais c'est à leurs yeux porter atteinte à l'autorité de la Torah, ou bien ils récusent sa position, mais ils font de la Loi du sabbat une loi dévoyée, qui met un verrou sur le malheur de l'homme. Le principe, Jésus l'a posé dans l'axiome suivant : Le sabbat a été fait pour l'homme et non pas l'homme pour le sabbat (Mc 2,27). Une fois encore, dire cela n'est pas inouï au sein de la pensée juive. Les rabbis savaient exempter du repos sabbatique ceux qui se trouvaient en danger de mort, soit à la guerre, soit pour des raisons médicales (cf. M 2,39-41). La position de Jésus, ici, n'est donc pas étrangère à des courants libéraux du judaïsme. Mais à la différence des rabbis, qui discutaient pour savoir quels cas de danger mortel autorisaient la levée du repos sabbatique, Jésus ne réglemente rien. Il fixe un ordre de priorité : la vie de l'homme, le bien de l'homme sont à préférer à l'observation du sabbat. Quand le bien-être de l'humain est en péril, le précepte doit plier. Jésus ne propose pas d'abolir le sabbat, il le recompose autour d'un devoir plus impératif, qui est d'assurer le salut d'autrui. Voilà le premier principe défendu par Jésus dans sa compréhension de la Torah. Cette dévalorisation de la Loi rituelle au profit de la Loi d'amour va nous apparaître encore dans les fréquentations de Jésus.

¾                La pureté rituelle

La parole rapportée au chapitre 7, verset 15 de Marc, dans sa partie positive, met en valeur la pureté intérieure, celle du cœur, et se situe donc clairement sur le plan éthique. Dans sa partie négative, qui porte sur l'incapacité des aliments à souiller l'homme, elle touche au moins indirectement les dispositions de la loi biblique sur les aliments purs et impurs. On irait trop loin en lisant dans cette parole de Jésus une règle de conduite, ou alors une attaque frontale de la Loi. Mais on y verra au moins le signe que Jésus n'attachait guère d'importance aux questions de pureté rituelle et se préoccupait avant tout de la pureté du cœur. Cette lecture de ses paroles paraît confirmée par quelques indications sur sa pratique : son attitude avec les lépreux est caractéristique et on signale même qu'il en touche un (Mc 1, 42) ; une femme de mauvaise vie (Lc 7, 36 s.) le touche sans que cela provoque chez lui de réaction négative ; il ne semble pas même se soucier de l'impureté la plus grave, puisqu'il touche un cercueil (Lc 7, 4) et le cadavre d'une fillette (Mc 5, 41) ; une femme ayant un flux de sang le touche sans que cela semble l'inquiéter (Mc 5, 31). Le genre de vie itinérant de Jésus a probablement entraîné pour lui et son groupe diverses souillures ! On voit que c'est au nom de ce qui est le plus important dans la Loi que Jésus va partager l'amour de Dieu avec ceux que la Loi juge impurs. On s'attendrait alors que Jésus balaie d'un revers de main le code de pureté, mais pas du tout. C'est ceci qu'il fallait faire, ajoute-t-il, sans négliger cela : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, car vous versez la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin et vous négligez ce qui est plus important dans la Loi : la justice, la miséricorde et la fidélité ; c'est ceci qu'il fallait faire, sans négliger cela » (Mt 23,23).

En conclusion

¾                L'amour recompose la Loi

Jésus n'est pas le premier à avoir résumé la Torah dans les deux commandements : aimer Dieu (Dt 6,5) et aimer son prochain (Lv 19,18). Là où il fait œuvre nouvelle, c'est lorsqu'il donne à ce sommaire la force d'une clef de lecture de la Loi : toute la Torah, dit-il, doit satisfaire à ce double commandement (Mc 12,28-31). C'est dire que non seulement l'amour d'autrui reçoit le même poids que l'amour de Dieu, mais tout commandement peut être suspendu s'il entrave l'amour. On voit se justifier ici l'attitude de Jésus à propos du sabbat ; ses guérisons provocatrices démontrent que lorsque le bien de l'homme est en jeu et qu'il appelle la miséricorde, l'interdit doit céder. Regardée du point de vue juif, la décision prise par Jésus de faire prédominer l'amour est d'une extrême gravité ; elle installe en effet au centre de la Torah une instance qui doit gouverner sa lecture et qui autorise à valider ou à invalider telle ou telle prescription. La Loi n'est donc plus à respecter parce qu'elle est la Loi ; elle est à suivre parce qu'elle sert l'amour et quand elle sert l'amour. Notez bien que le souci d'autrui n'abroge pas la Loi ; il est adopté comme principe de recomposition de la Torah.

¾                Moi je vous dis...

Si, d'un côté, Jésus recompose la Loi autour du principe de l'amour, ce qui pourrait conduire à l'affaiblir, d'un autre côté il durcit et radicalise le commandement. L'expression classique de ce durcissement de la volonté de Dieu se rencontre dans la séquence dite des « antithèses » de Mt 5,21-48. Cette séquence tire son nom de la formule répétitive qui la scande : vous avez appris qu'il a été dit aux anciens... eh bien ! Moi je vous dis... De quel droit Jésus agit-il ? Son « eh bien ! moi je vous dis » est à la fois impertinent, libérateur et souverain. Impertinent, parce qu'il congédie un savoir séculaire accumulé sur la Torah. Libérateur, parce que la compréhension de la volonté divine n'est plus astreinte au passage obligé de l'exégèse rabbinique ; les croyants sont directement exposés à l'évidence de l'amour dans sa radicalité bouleversante. La volonté de démocratiser l'obéissance à l'intention de tous, même du petit « peuple de la terre » est nette. L'évidence de l'amour est décrétée plus sûre que le flair des théologiens pour deviner Dieu : à chacun d'inventer comment se concrétisera l'obligation d'aimer. Surtout, par ce « Moi » souverain, Jésus tient son autorité directement de Dieu, sans la faire dériver de Moïse. Le « moi je vous dis » ne pose pas l'autorité de Jésus sur la Torah, mais l'autorité du Royaume sur la Loi. Le Royaume si proche bouleverse les cartes, secoue la théologie en son cœur même et, dans cette convulsion, Jésus se sait un rôle particulier. La poussée de l'amour inconditionnel de Dieu est si forte en lui qu'elle le conduit à heurter le dogme le plus cher du judaïsme : l'infaillibilité de la Loi. Seule l'obéissance guidée par l'amour peut prétendre à l'infaillibilité, selon Jésus.


                                                                                                                                                Nicole Vernet

[i]  Marie Vidal, Un Juif nommé Jésus – Une lecture de l’évangile à la lumière de la Torah, Albin Michel 1996.

[ii]  J. P. Meier, Un certain Juif Jésus. Les données de l'histoire, I, Les sources, les origines, les dates, Paris, Éd. du Cerf, coll. « Lectio divina », 2004. L'original américain porte le titre : A Marginal Jew, par quoi l'auteur, loin de songer à minimiser la judaïté de Jésus, voulait simplement marquer que Jésus n'a pas attiré l'attention des élites juives et en particulier qu'il vivait à l'écart de l'establishment de Jérusalem.


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