Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Dieu tout-puissant ? (mars 2008)

21 Février 2009 , Rédigé par Liensprotestants Publié dans #2008

Éditorial

 

DIEU TOUT-PUISSANT ?

  

Pour le chrétien en général et les Églises en particulier, l’idée que Dieu soit tout-puissant ne se discute pas… Elle est de l’ordre de l’évidence ! Notre credo ne l’affirme-t-il pas dès la première ligne ? Nous croyons en Dieu le père tout-puissant… Mais cette conception de Dieu n’est pas sans poser questions. Comment l'existence d'un Dieu bon et tout-puissant est-elle compatible avec celle d'un monde mauvais ? Pourquoi le mal existe-t-il, pourquoi Dieu le laisse-t-il agir ? Si Dieu dispose de la toute-puissance, ne serait-il pas co-responsable des maux qui ravagent le monde et qui font souffrir les hommes ?

L’Église a expliqué la mort de l’enfant par la doctrine du péché originel ou a repris la formule de saint Augustin : Dieu laisse faire un mal pour en tirer un plus grand bien, mais d’autres ont expliqué Auschwitz par la mort de Dieu.… Après Auschwitz, pour prendre un exemple parlant, qui oserait dire en effet que Dieu tire le bien d'un mal aussi grand ? La démarche la plus pertinente et la plus enrichissante est, pour nous, de revisiter la toute-puissance de Dieu au regard de la Bible d’abord. La théologie du process peut aussi nous permettre de redéfinir la toute-puissance divine. Les orthodoxes, qui accordent une grande place au Christ pantocrator, traduisent leur conception dans l’art iconographique. Nous pourrons alors reformuler notre discours sur Dieu, c’est-à-dire notre théo-logie.

 

Bonne lecture à tous et toutes

 

LP

 

 


 

 

Théologie

 

DIEU PÈRE TOUT-PUISSANT ? HUM !

 

S'il est une affirmation commune aux catholiques, aux anglicans, aux orthodoxes, aux protestants, etc., c'est bien celle d'un Dieu père tout-puissant. Pourtant je ne prends guère de risques en avançant que bon nombre de ces fidèles, précisément s'ils tiennent à une confession de la foi qui les engage, ne sont pas du tout à l'aise avec cette affirmation qui date du IVe siècle (seulement !). Qui donc, parmi nous ne s'est jamais dit, voire dit tout haut : "Si Dieu est tout-puissant, alors pourquoi... ? Pourquoi un enfant né handicapé, voire monstrueux ? Pourquoi des injustices si graves dans le monde, par exemple des populations qui subissent la famine en permanence ? Pourquoi deux guerres mondiales à vingt et un ans de distance ? Pourquoi le trafic florissant de drogues ravageuses ? Pourquoi le règne de l'argent, dans la plupart des sociétés modernes... et dans nos esprits ? Pourquoi donc tant d'injustice(s) ? On pourrait bien sûr prolonger surabondamment cette liste ! Ce doute au cœur du croyant s'exprime déjà dans le recueil des Psaumes. Dieu y est interrogé, plutôt âprement, à propos de ce qu'on appelait le triomphe du méchant, un scandale à coup sûr, un défi pour la foi. Un très grand écrivain russe, chrétien affirmé, Dostoïevski (1821-1881) a exprimé puissamment cette sorte de mise en demeure de Dieu par la foi dans son grand roman Les Frères Karamazov. Reconnaissons franchement que les réponses avancées ici ou là par des théologiens et les Églises en général s'avèrent si peu convaincantes que les plaintes contre Dieu pour non-assistance aux personnes, aux familles, aux populations en détresse persistent jusqu'à nos jours, aussi bien de la part des croyants que des non-croyants. Ceux-ci souvent ont refusé la foi chrétienne précisément à cause de cette injustice permanente, cette caution de Dieu supposée consentie à cette oppression générale des "petits", des pauvres par les grands, les riches, les puissants.

Après une tentative courageuse mais peu relayée de théologiens dits libéraux au XIe, plus récemment d'autres théologiens ont posément mis en question cette affirmation intenable sur Dieu. Ils ne recommencent pas à argumenter à partir du bilan scandaleux du monde, mais ils s’interrogent sur le manque de cohérence, voire l'incompatibilité entre cette affirmation prioritaire d'un Dieu tout-puissant (les médias en sont venus à dire tout simplement "Le Tout-Puissant", comme s'il s'agissait de la seule désignation possible de Dieu) et la mort scandaleuse de Jésus sous le coup des verdicts conjoints des autorités religieuses et du pouvoir politique que l'empire romain étendait sur tout le monde connu de l'époque. Le Dieu d'Israël et de Jésus serait-il ce Dieu tout-puissant ? Cette supposée puissance surnaturelle illimitée aurait donc accepté que Jésus, le porte-parole par excellence de ce Dieu d'Israël, ait pu crier-prier, sur la Croix, en écho au psaume 22/3 : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Matth.27/46) ? L'élimination de Jésus par les autorités conjuguées de son époque ne pouvait être comprise par les disciples que comme l'injustice à l'état pur. Était-elle acceptée par Dieu ? Ou subie ? Alors, tout-puissant, vraiment?

Le Dieu servi, prêché, incarné par Jésus est précisément différencié par lui d'une puissance surnaturelle comme la plupart des religions en ont logé une ou plusieurs sur une montagne, dans des édifices religieux, au ciel ou partout dans la nature. Songez au ferme refus opposé par Jésus à des demandes de miracles : « Maître, nous voudrions te voir accomplir un miracle » (littéralement : un signe). II leur répondit : « Une génération mauvaise et adultère recherche un signe. Il ne lui sera pas donné d'autre signe que le signe du prophète Jonas » (Marc 8/11 à 13 et Matth 12/38 à 42). On ne saurait récuser plus vigoureusement cette compréhension de Dieu comme puissance, productrice de miracles à titre de preuves. Combien de chrétiens aujourd'hui encore s'accrochent-ils à cette compréhension, pour faire grief à Dieu de son absence de miracles ?

Il serait aisé de multiplier les textes bibliques proposant un tout autre Dieu. Mais c'est un besoin humain que celui de loger quelque part une puissance surnaturelle qu’il serait loisible, au moins à certains, de mobiliser au service... de leurs propres convictions, à moins que ce soit de leurs ambitions ou de leurs peurs ou de leurs intérêts. Contentons-nous d'évoquer un passage autobiographique de l’apôtre Paul, à propos de ce qu’il a appelé mystérieusement « une écharde dans sa chair » (2 Corinthiens 12/6 à 9). « Ma puissance, répond Dieu à l’apôtre Paul, ma puissance donne sa pleine mesure... dans la faiblesse » (v.8). Vous avez bien lu : « dans la faiblesse » et non pas dans les prodiges, les miracles, le surnaturel, l’extraordinaire.

Alors pourquoi les Églises dans leur ensemble persistent-elles à confesser un Dieu tout­puissant ? Il faut oser citer ici, et nous l’approprier, une réponse de Jésus dans une histoire de miracles, en l'occurrence de guérison instantanée que la médecine était alors impuissante à procurer : « Espèce incrédule (Matthieu ajoute : « et pervertie » !), jusques à quand vous supporterai-je ? (Marc 9/19 et Matth.17/17) Rarement selon nos évangiles, Jésus a exprimé une telle exaspération ou une telle indignation. Cette quête ambiguë d'un miracle par des fidèles plus ou moins sceptiques serait-elle précisément le comble de l'hypocrisie et de l'incrédulité ?

Finissons-en avec cette violence infligée à Dieu, cette réduction de Dieu à ce rôle de puissance surnaturelle chargée de fournir des miracles. Laissons Dieu être Dieu à sa manière, selon son choix ! Et ce choix, nous le connaissons, n'est-ce pas, si Jésus est pour nous le révélateur de Dieu par excellence, le visage même de Dieu. Dieu a choisi la faiblesse comme l’expression juste de sa puissance, si différente de ce que, à travers les siècles et les cultures, l’humanité désigne par puissance (une domination, une supériorité, une efficacité programmée).

Nulle part les témoins bibliques n'appellent le Dieu d'Israël et de Jésus « le Père tout-puissant », (ou le tout-puissant), n'en déplaise à certaines versions courantes qui se croient obligées, au prix d'un arbitraire certain par rapport au texte à traduire, d'ajouter « tout-puissant ». Faudrait-il réparer une omission du texte original ? Allons donc !

Alors, pourquoi cet entêtement de la Tradition chrétienne à présenter Dieu avant tout comme « le tout-puissant » ? Quel appétit douteux, quel doute inavoué se cachent-ils derrière cette appellation récusée par Jésus '? « Dieu a choisi ce qui est faible (littéralement : les choses faibles) dans le monde pour confondre ce qui est fort » (1 Corinthiens 1/27). Nous serions inexcusables de nous entêter (cf. Romains 1/20) à défigurer Dieu précisément au moment de le confesser !

 

Étienne Babut



Théologie

DIEU TOUT-PUISSANT ?

 

 

I - LORSQUE DIEU NOUS PARAÎT TOUT-PUISSANT…

Lisons l’Ancien Testament et pointons ce qui manifeste la toute-puissance divine. Dieu est d’abord le créateur. Lorsque Dieu interrompt le cours du soleil en Josué (Jos 10,12), il nous rappelle qu’il garde tout pouvoir sur sa création. « Soleil arrête-toi sur Gabaon, Lune sur la vallée d’Ayyalôn ! Et le soleil s’arrêta et la lune s’immobilisa jusqu’à ce que la nation se fut vengée de ses ennemis. »… Le Dieu créateur arrête le cours du soleil pour donner la victoire à son peuple. Il prend donc ici les traits d’un guerrier. Voilà une autre manifestation de sa toute-puissance. Face aux malheurs des siens, Dieu réagit en montrant et le cas échéant en utilisant sa force. Il envoie les fléaux contre l’Égypte pour que Pharaon laisse partir son peuple et engloutit les troupes parties à la poursuite de ce peuple. Il libère ses fils « à main forte et à bras tendu ». Il donne une terre à son peuple après d’éclatantes victoires et élimine les Cananéens qui occupaient le pays, au temps de Josué. La conviction que Dieu a de la force et qu’il agit dans l’histoire des hommes est fondée sur l’expérience de l’Exode et la conquête de la terre promise. Le livre de l’Exode est celui de la révélation de la puissance libératrice de Dieu. Le psaume 111 fait d’ailleurs allusion à l’Exode en ces termes : « À son peuple il a montré sa puissance »… Le livre de Daniel célèbre un Dieu maître de l’histoire, de la succession des empires et des dynasties.

Dans le Nouveau Testament, le terme tout-puissant apparaît plutôt chez Paul que dans les évangiles. L’apôtre Paul évoque la puissance de Dieu ou celle de l’Esprit, plus rarement celle du Christ. Dans la première épître aux Thessaloniciens (chapitre1, verset 5) Paul parle de l’Évangile comme puissance, action de l’Esprit. Dans l’épître aux Romains, sept mentions explicites de la puissance propre à Dieu sont données. Le livre de l’Apocalypse est le seul à utiliser le titre de pantocrator.

La première formulation connue du « Dieu, père tout-puissant », sans article, se retrouve chez les pères de l’Église comme Clément de Rome, Polycarpe, Irénée. Deux conciles, ceux de Nicée en 325 et de Constantinople en 381, utilisent le mot tout-puissant. Il ne faut donc pas s’étonner si notre credo reprend dès le début cette affirmation du « Dieu tout-puissant ». Les conciles ont vanté cette toute puissance en parallèle avec celle de l’empereur donc avec Constantin. La théologie s’est construite autour de cette toute-puissance quasi impériale !

 

II - QUAND DIEU CHOISIT LA FAIBLESSE…

Aucun mot ne signifie la toute-puissance de Dieu dans la Bible ! Cela peut paraître étonnant puisque nos traductions parlent d’un Dieu tout-puissant, mais revenons plutôt sur les termes que nous traduisons par toute-puissance. Les mots et encore plus nos traductions peuvent nous trahir ! Les termes que l’on traduit par tout-puissant sont en hébreu YHWH sabaoth (l’Éternel des armées) et El shaddaï. Ces deux termes ont été traduits par pantocrator dans la septante, traduction grecque de la bible hébraïque. Or Catherine Chalier traduit El shaddaï par Dieu des limites ; ainsi la traduction d’El shaddaï par tout-puissant est au moins est discutable ! De même YHWH sabaoth semble être le nom spécifique du Dieu honoré à Silo. Là aussi la traduction un peu rapide par tout-puissant est matière à controverse. L’un et l’autre termes hébreux ont été traduits en grec par pantocrator. Que penser de cette expression ?

Ce terme utilisé dans la septante peut être traduit par l’expression « celui qui maîtrise tout. » Le Nouveau Testament emploie dix fois ce terme pour désigner le Dieu d’Israël. Ces emplois sont en fait des citations de la septante. Le terme pantocrator a été forgé par les traducteurs de la septante pour traduire sabaoth, Dieu des armées, seigneur de l’univers. On retrouve ce ton universaliste dans l’Apocalypse. La création était souvent associée à la toute-puissance chez Augustin. Les cas où ce terme est associé au pouvoir sont rares. Dans la tradition latine pantocrator devient omnipotens comme Jupiter…              

La Bible ne présente pas un Dieu aux pouvoirs illimités à qui rien ne résiste, bien au contraire… Dieu choisit le petit, le faible : ainsi sa préférence va à Abel et non à Caïn, à Abraham devenu un vieillard, à Jacob et non à Ésaü son frère aîné de loin le plus fort et le préféré par son père, à Joseph jeté dans un puits puis réduit en esclavage ou à Moïse, un bébé menacé de mort ! On peut avancer comme argument que la faiblesse d’Israël sert de faire-valoir à la puissance de Dieu. Elle rend évident que ce n’est pas Israël qui se sauve. Ainsi lorsque Gédéon s’apprête à livrer combat contre les Madianites, Dieu préfère réduire ses propres effectifs pour bien montrer que la victoire ne dépend pas des armées d’Israël mais de lui-même. « Dieu dit à Gédéon : trop nombreux est le peuple qui est avec toi pour que je livre Madian entre ses mains. Israël pourrait s’en glorifier à mes dépens et dire : C’est ma main qui m’a sauvé. » (Jg 7,2). Ainsi le fait que Dieu choisisse le camp du faible ne minimise pas sa toute-puissance mais semble la magnifier. Pourtant cet argument ne me paraît pas suffisant !

La Bible ne fait pas le plaidoyer d’une toute-puissance confondue avec la force ! On peut faire remarquer que dès Caïn, la force humaine dégénère en violence meurtrière, que David n’est armé que du nom du Seigneur et inversement la force de Samson ne produit que des ravages ! Gédéon, qui est l’archétype du bon juge, refuse la royauté (et donc de s’approprier la puissance). Inversement, Samson, un juge connu pour sa force, nous montre l’impasse dans laquelle nous conduit le choix de la toute-puissance ! Cette force, même don de Dieu, peut dégénérer. L’affrontement de David et Goliath est raconté de manière à ridiculiser la force en soi. David n’a ni titre, ni droits, ni richesse, ni puissance, ni importance, ainsi le Seigneur est caché dans la faiblesse. Ces textes dénoncent le choix de la puissance par l’homme.

D’autres présentent Dieu lui-même dans toute sa faiblesse. Ainsi le passage du Yabboq rapporté en Genèse 32, où Dieu est battu par Jacob, nous montre que la faiblesse est aussi en Dieu. Dans le premier livre des Rois (chapitre19, versets 11-12), le prophète Élie ne reconnaît pas Dieu dans les tremblements de terre, ni dans la tempête, ni dans le feu, c’est-à-dire dans des manifestations de puissance, mais dans le « bruissement d’un souffle ténu » pour reprendre la traduction de la TOB, donc dans l’expression d’une fragilité.

Comme Dieu a choisi la faiblesse face aux hommes, ces derniers peuvent le mettre en échec. Dès la création, l’homme ne respecte pas les commandements de Dieu et, pire, le monde s’emplit de violence. Dieu constate l’échec et la ruine de son projet créateur. Le déluge, qui est d’abord un acte de dé-création, manifeste surtout cet échec plutôt que la toute-puissance destructrice de Dieu. Dieu se repent d’avoir créé l’homme !

Pendant la période des rois et des juges, son peuple est infidèle mais Dieu reste fidèle. Le schéma répétitif repose sur la gratitude de Dieu et l’infidélité de son peuple. Le schéma récurrent du livre des juges est le signe de l’échec de Dieu. Son peuple abandonne le Seigneur pour suivre les autres dieux. Mais face à la menace, Dieu envoie néanmoins un sauveur, un juge ! En le premier livre de Samuel, (1 S 15) Il n’hésite pas à dire un peu désabusé, « Je me repens d’avoir fait de Saül un roi ». Il regrette d’avoir choisi Saül comme il regrettera certains actes de David. Dieu manifeste une étrange impuissance devant la liberté humaine ! Il est impuissant à détourner Caïn du mal. Dieu se heurte à la volonté des hommes, il est trahi et rejeté par eux.

Les passages bibliques que nous venons de pointer font preuve d’une réflexion critique sur la puissance, pensons aux exploits de Samson, aux raisons du report de la construction du temple par David, à l’endurcissement du cœur de pharaon provoqué par le rapport de force…

Certes des questions restent posées : si Dieu est tout-puissant, comment expliquer ce qui défie la puissance de Dieu ! Pourquoi sa souveraineté sur le monde et même sur son peuple est-elle ordinairement défiée, voire bafouée ? Mais justement la force du croyant est, malgré tout, de mettre sa confiance en Lui (cf. Ps16).

Matthieu et Luc présentent une triple tentation à laquelle Jésus oppose un triple refus :

  • une puissance spectaculaire : se jeter du haut du temple ;
  • une puissance utile : transformer des pierres en pain ;
  • une puissance dominatrice, capable de s’imposer à « tous les royaumes de la terre ».

En refusant cette manière-là d’être Fils de Dieu, Jésus récuse la puissance en tant que moyen de dominer, de rassurer, de séduire et de posséder ! La tradition évangélique présente de façon cohérente le choix assumé par Jésus d’une manière d’être le Messie. Les juifs qui attendaient un libérateur guerrier pour chasser les Romains sont effectivement déçus. Paul a le mieux expliqué cette façon d’être le Messie en écrivant Dieu a choisi la faiblesse. La folie de la croix, ou le scandale pour d’autres, conteste nos relations reposant sur les bases du rapport de force. Dans la seconde épître aux Corinthiens, Paul écrit également : Ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. La croix révèle les atrocités dont sont capables les hommes pris au piège de leur propre puissance. Dieu souffre et peine dans notre monde. Un monde où Il est mal reçu, incompris, méconnu même par ses proches ! Lors de la mort de son fils, Dieu ne semble pas tout-puissant. Mais n’est-ce pas se tromper sur la toute puissance de Dieu ?

 

III - REVISITER LA TOUTE-PUISSANCE DE DIEU

Face à Saül désavoué par Dieu, à David le fourbe, aux rois qui font « ce qui est mal aux yeux du Seigneur » et la destruction du temple en 587, comment parler de la puissance de Dieu ? Paradoxalement le Dieu de la Bible se révèle dans l’échec, nous l’avons vu ! Lorsque Dieu se heurte à des obstacles, il ne s’impose pas par la force. La puissance sans limite deviendrait folie, ivresse. Sa puissance s’exerce aussi sur elle-même pour se limiter et respecter l’autonomie du créé. Le mot puissant est souvent la traduction d’El shaddaï. Mais une autre traduction est possible « ça suffit », ce qui pose des limites. Dieu n’agit pas arbitrairement, il agit pour sauver. Dieu prend le risque de l’obstacle et de l’échec. Il prend alors le risque du mal. Dieu le père tout puissant… Dans cette expression, la toute-puissance s’inscrit dans la paternité, elle a une dimension relationnelle. Or une toute-puissance arbitraire ne tiendrait compte que d’elle-même. La parole de Dieu est fondatrice d’altérité. Dans le Nouveau Testament la mort sur la croix et la résurrection manifestent la nature réelle de la toute-puissance de Dieu. C’est une totale et absolue dépossession. C’est un exemple de non-déploiement de puissance de Dieu car la puissance de Dieu est autre.

En Marc 15, Jésus affronte, de la croix, les insultes et les sarcasmes des passants qui le défient de se sauver lui-même. Les scribes et les prêtres disent ironiquement : « Il sauve les autres et il ne peut se sauver lui-même ». Pourtant c’est en le voyant mourir, renié, trahi, abandonné, seul, que le centurion le reconnaît comme Dieu ! En fait s’il fallait résumer en une phrase la conception néotestamentaire de la toute-puissance de Dieu, on pourrait dire, comme Deberge dans son article Dieu tout-puissant ?, qu’elle est « une capacité infinie d’amour et non un pouvoir sans limites… » Le mal touchant le juste est un défi déjà relevé dans le livre de Job ou par les sages d’Israël en exil. Certains disent que le mal s’explique par la faute…

Mais Auschwitz révèle l’impasse dans laquelle se trouve la conception traditionnelle de la toute-puissance de Dieu. Si Dieu est tout-puissant pourquoi n’a-t-il rien fait ? Il nous faut revisiter la puissance de Dieu… Une petite histoire raconte qu’alors qu’un déporté était pendu en public dans un camp de concentration, une voix a dit « Mais où est Dieu ? » Une autre répondit « Il est là devant toi ! »

En fait c’est par sa présence que Dieu répond à notre cri, en venant porter avec nous notre souffrance. Jean affirme (1,29) : « Voici l’agneau qui enlève le péché du monde »… mais une autre traduction est tout à fait valable : « Voici l’agneau de Dieu, voici celui qui vient porter le malheur et le poids du monde »… D’autres passages reprennent cette idée d’un Dieu qui porte nos malheurs… Dieu s’est fait homme pour partager le sort de l’humanité et l’accompagner dans son destin. La souffrance de Jésus est une souffrance partagée et non voulue. La toute-puissance biblique est tournée vers le service, le salut de l’homme

En projetant sur Dieu leur rêve de toute-puissance, les hommes oublient le sens caché de la toute-puissance, non pas pouvoir sans limites mais capacité infinie d’amour. La puissance de Dieu se dit dans la faiblesse apparente de l’amour. Adam, trompé, a perçu la toute-puissance de Dieu comme dominatrice, voilà une erreur originelle. La puissance de Dieu ne consiste pas en un pouvoir magique et illimité. La puissance propre à Dieu consiste à élaborer et à proposer un salut pour Israël et pour le monde.

 

CONCLUSION

Nous avons vu comment l’enseignement de l’Église, nourri de certains passages bibliques, a affirmé la toute-puissance de Dieu comprise comme un pouvoir sans limites. Nous avons vu que les mots El shaddaï, YHWH sabaoth et pantocrator n’étaient pas aussi affirmatifs ! Nous avons aussi remarqué des tensions entre l’affirmation d’un Dieu tout-puissant et la réalité d’un Dieu mis en échec, d’un Dieu qui choisit la faiblesse !

Fallait-il garder la conception de la toute-puissance comme celle d’une puissance dominatrice, sans limite ? Cette conception a orienté notre théologie pour le meilleur et pour le pire. Elle a nourri et s’est nourrie de la violence des hommes. Il suffit de penser à l’inscription sur les boucles des ceinturons allemands « Gott mit uns ». Mais cette conception de la toute-puissance se retrouve face à un dilemme !

Dieu est bon et tout-puissant, le mal existe ! Dans notre théologie traditionnelle, le mal est attribué à la liberté humaine. Ainsi Dieu s’est retiré pour laisser un espace de liberté à l’homme. Si un tel discours n’est pas faux en soi, il me paraît réducteur. Il risque de nous mener à l’idée d’un Dieu absent ! La cabale et le hassidisme ont déjà pensé un Dieu sans puissance, un Dieu voilé, un Dieu qui n’a plus la puissance d’intervenir. Mais la transcendance sans puissance ne mène-t-elle à son inexistence ? Ainsi deux écueils nous menacent, soit un Dieu avec une puissance sans limites, soit un Dieu tellement absent qu’il en devient inexistant ! Il nous faut en fait découvrir ou redécouvrir une autre forme de présence au monde que la force et la domination. La Bible nous présente la toute-puissance limitée au moins par elle-même, limitée pour laisser un espace aux créatures. D’une certaine manière nous avons redécouvert le sens premier de pantocrator, celui qui tient le monde c’est-à-dire qui le sauve et le fait vivre…

 
                                                                                                               Éric Deheunynck

 

BIBLIOGRAPHIE

GESCHE A., Dieu à l’épreuve de notre cri, Paris, Cerf, 1999.

BABUT A., Le Dieu puissamment faible de la Bible, Paris, Cerf ( Lire la Bible, 118) 1999.

DEBERGE P., « Dieu tout-puissant ? », in P. GIBERT et D. MARGUERAT, Dieu, vingt-six portraits bibliques, Paris, Bayard, 2002.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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