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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Jugement de Dieu (avril 2007)

24 Février 2009 , Rédigé par Liensprotestants Publié dans #2007

Éditorial

 

Le jugement de Dieu

 

Cette période pascale est pour nous l’occasion de revenir sur les grandes questions de foi[1]. Le jugement de Dieu fait partie de ces questions théologiques qui sont tombées dans l’oubli. Le thème a pourtant marqué le christianisme en étant associé à la question du salut. L’homme du Moyen Âge et le réformateur Martin Luther ont été tourmentés à l’idée d’être jugés par Dieu. Le jugement divin évoque encore pour nous les tourments de l’enfer et la colère divine, plutôt que la Bonne Nouvelle.

Les passages portant sur le jugement de Dieu sont nombreux et parfois contradictoires, au moins en apparence. Comment ne pas opposer le Dieu de colère qui détruit de l’Ancien Testament et le Dieu d’amour du Nouveau Testament ? Comment concilier le jugement par séparation des élus et des damnés chez Matthieu et le jugement qui sauve chez Paul ? Comment concevoir un jugement ici-bas et maintenant et un jugement à la fin des temps ? Éric Deheunynck et Étienne Babut, alias Ampliatus, nous apportent quelques éléments de réponse. Sœur Agnès, quant à elle nous présentera le jugement dernier dans l’art.

 

Bonne lecture à tous.

L.P.



[1] En suivant le credo, l’année dernière nous avions redécouvert « le créateur du ciel et de la Terre », cette fois-ci ce sera celui « qui viendra pour juger les vivants et les morts ».



SOMMAIRE

Le jugement dernier a-t-il un sens aujourd'hui ? (en ligne)
Justice et jugement : que croire ?
Les jugements derniers dans l'art


 

Théologie

 

LE JUGEMENT DERNIER A-T-IL UN SENS AUJOURD’HUI ?

 

 

Que faut-il entendre par jugement dernier ? Par « dernier », on peut signifier jugement à la fin des temps et lui donner un sens temporel. Mais l’on peut aussi y voir un jugement sans appel, définitif et donc un moment de vérité sur Dieu et notre relation à Dieu. Mais qui parmi nous parle encore de jugement dernier ?

 

Le jugement dernier : sens passé et dépassé ?

Les façades des églises, éclairées en fin de journée par la lumière du soleil, représentent symboliquement le jugement dernier. C’est un jugement qui s’effectue par séparation, certains étant voués aux flammes de l’enfer et d’autres à la quiétude du paradis. Les damnés sont jetés dans la bouche du Léviathan, porte d’entrée du monde infernal, les autres rejoignent dans le calme le sein d’Abraham. Ces sculptures s’inspirent du récit du jugement dernier de Matthieu 25 et de quelques éléments du livre de l’Apocalypse (trompettes du Jugement dernier, cavaliers de l’Apocalypse). La Bible est riche de récits sombres du jugement divin. Ainsi pour le prophète Amos, le jour du Seigneur sera ténèbres et non lumières. Sophonie annonce ce même jour comme un « jour de fureur, jour de détresse et d’angoisse, jour de désastre et de désolation, jour de ténèbre et d’obscurité » (So 1,15). Le Nouveau Testament n’a pas adouci ces propos ! On y évoque des « pleurs et des grincements de dents » (Mt13) et des impies qui « souffriront des tourments jour et nuit aux siècles des siècles » (Ap 20). Ces récits ont nourri ce que l’historien Jean Delumeau a qualifié à juste titre de « pastorale de la peur ». Il faut se souvenir qu’il n’y a pas si longtemps on chantait encore dans les églises, lors de l’office des morts, le dies irae, dies illa, « jour de colère ce jour-là, il réduira le monde en cendres, quelle terreur nous saisira quand le juge s’avancera ». L’Église a trouvé là un moyen de contrôler les consciences et de gagner en pouvoir, car elle pouvait aussi proposer des moyens d’exorcisme comme les sacrements, l’obéissance à ses commandements et la pratique religieuse.

Ce thème incontournable qui a hanté l’homme médiéval mais aussi un Martin Luther, est aujourd’hui tombé dans l’oubli. Les nombreux oracles de jugement et les passages comme Matthieu 25 sont oubliés ou édulcorés. Il est vrai que ces textes sont piégés et difficilement recevables aujourd’hui…

Nous assistons à une sorte de retour du balancier. Ces textes sont désormais discrédités par la pastorale de la peur du Moyen Âge. D’autres feront remarquer que le Dieu d’amour du Nouveau Testament révélé en Jésus-Christ a fait disparaître le Dieu de colère de l’Ancien.

Or la disparition de ce jugement dernier pose question ! Le premier souci est d’ordre scripturaire. Peut-on éliminer, voire censurer tous les écrits qui portent sur le jugement de Dieu ? La thématique du jour de YHWH est omniprésente dans l’Ancien Testament. Le théologien suisse Marguerat a également montré que le jugement était un thème central de l’évangile selon Matthieu. L’autre inconvénient porte sur la question du mal. Comment nous délivrer du mal sans jugement ? L’amour est-il la seule réponse face au mal ?

Le question semble entendue car nous sommes prisonniers de la vision médiévale, d’une certaine lecture des textes bibliques. Pour retrouver un sens au jugement dernier, il nous faut d’abord déconstruire nos conceptions héritées du passé…

 

Déconstruire pour revisiter la conception traditionnelle du jugement dernier

Paul, dans son épître aux Romains, nous donne un parfait exemple de déconstruction. Pour que juifs et païens l’écoutent, il lui faut d’abord déconstruire leurs conceptions traditionnelles de la justice divine. Ni la Loi, ni les sacrifices ne les mettent à l’abri. Les uns et les autres se trouvent justiciables. Le but n’est pas de plonger qui que ce soit dans la tourmente, mais de nous amener à écouter l’Évangile. Ensuite Paul repère les types de justice divine. Dieu peut être vu comme un Dieu de colère, voire un Dieu vengeur. À l’injustice humaine il réagit par la colère. Dieu peut aussi être celui de l’équité. À chacun son dû. Dieu nous juge suivant nos actions. Mais un Dieu juste et équitable n’aide pas les pécheurs que nous sommes ! C’est à l’issue de ce raisonnement que Paul propose une autre justice divine : la justice de salut ! La justice de Dieu n’est ni justice de colère, ni justice d’équité mais justice salvifique. Dieu n’est pas celui qui juge mais celui qui justifie. Mais comment à la fois nous juger et nous sauver ? Cela nous semble contradictoire ! Pour répondre à cette question je pense qu’il faut d’abord, comme les juifs et les païens au temps de Paul, abandonner notre conception traditionnelle du jugement et écouter l’Évangile…

Dans ce cas, que faire d’un passage comme celui de Matthieu 25 ? Où peut-on y trouver la Bonne Nouvelle ? Rappelons d’abord que Matthieu a hérité d’un vocabulaire stéréotypé, établi par la tradition apocalyptique. Le jugement comme séparation, la rétribution des élus et la condamnation des damnés sont des lieux communs de la littérature juive. De plus l’attente du jugement est une évidence à cette époque. Il n’y a là rien de nouveau et Matthieu semble reprendre un ancien texte où il est question d’un roi qui juge. Replacé dans son contexte, on se rend compte que ce texte clôture six grands discours sur le salut menacé de l’homme. Le récit du chapitre 25 a, en fait, une fonction pédagogique. Il nous invite à changer de comportement.

Ce n’est pas l’héritage, ni le contexte qui sont importants pour nous mais la nouveauté apportée par Matthieu. Il y a dans ce passage un glissement de la fonction de juge vers le Christ, c’est-à-dire vers le sauveur. Celui qui sauve est celui qui juge et cela change tout ! Dans la grande liturgie du chapitre 5 de l’Apocalypse, c’est à l’agneau immolé qu’est remise l’exécution du jugement, car lui seul a été trouvé digne d’ouvrir le livre scellé de sept sceaux. Le simple fait qu’un agneau immolé soit le juge ultime a nécessairement pour conséquence de transformer radicalement le sens du jugement qu’il rend.

Que faire du Dieu de colère associé au jour du jugement ? Rappelons que la colère n’est pas le véritable visage de Dieu qui est amour (opus proprium) mais que c’est son visage obscurci (opus alienum). Dieu est d’ailleurs lent à la colère. Sa colère porte contre le mal qui détruit, contre l’impiété. Dans une synagogue, un jour de sabbat face à un homme qui avait la main paralysée, Jésus constate l’hostilité des assistants. « Promenant sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leur cœur, il dit à cet homme : étends la main » (Mc 3,5).

L’apôtre Paul nous le rappelle aussi explicitement : « La colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes » (Rm 1,18). Cette colère est un peu celle de la mère qui surprend son enfant touchant une plaque chauffante ! C’est la colère de celui qui aime ! La colère ne signifie nullement l’éloignement de Dieu mais au contraire sa proximité et son amour.

 

La nécessité d’être jugé

Dieu condamne et doit condamner le mal que font les hommes, un mal qui détruit et défigure la création. L’enjeu est que l’homme ne périsse pas de ses propres fautes. Ce n’est pas un quelconque châtiment divin. Les récits bibliques qui nous choquent, en fait, décrivent et mettent au jour le caractère destructeur du mal et donnent un avertissement : si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous. Cela signifie : vous périrez de votre propre violence ! Un Dieu qui ne juge pas serait un Dieu indifférent au mal.

Dans Jean 8, Jésus ne condamne pas la femme adultère mais condamne le mal qu’elle a fait et l’invite à ne plus pécher. Le jugement est parole, donc relation, et non châtiment. Le père de l’Église, Origène, nous le dit dans sa première homélie sur Jérémie : « Alors qu’il pourrait infliger sans rien dire, sans prévenir, un châtiment à ceux qu’il condamne, Dieu n’en fait rien : au contraire même, quand il condamne, il parle, le fait de parler étant un moyen pour lui de détourner de la condamnation celui qui va être condamné ». Sa parole attend une réponse, le repentir qui peut désarmer la colère.

Le jugement devient une mise à nue de la vérité, un dévoilement de l’homme pécheur, de l’homme réel. Notre premier péché n’est-il pas de ne pas nous reconnaître pécheur ! Le jugement n’est ni celui du glaive, ni celui de la balance, mais une tentative de conciliation. Ce genre de situation se retrouve dans les cas de jeunes délinquants. Le juge d’instruction met en présence l’un d’entre eux avec la personne, le plus souvent âgée, qu’il a agressée. Il est souvent arrivé que cette rencontre aide aussi bien l’agressé que l’agresseur, l’agressé à surmonter le traumatisme subi et l’agresseur à prendre la mesure de son acte et à chercher à le réparer. Or chaque fois que cela arrive, la réparation n’est pas dans la compensation du dommage mais dans la relation renouée. Le jugement fait vérité sur nos vies. La mise à découvert, aussi douloureuse soit-elle, constitue par elle-même une libération et une guérison. Le rétablissement de la paix sera l’acte premier de la nouvelle création, une création libérée du mal.

 

Pour que le jugement dernier ait un sens aujourd’hui, il a fallu au préalable déconstruire la conception traditionnelle du jugement héritée du passé, celle de la pastorale de la peur, mais aussi celle nourrie par toute une littérature prophétique, apocalyptique et même évangélique. C’est alors qu’il a été possible de trouver un sens au jugement dernier. Il a un sens pour Dieu qui réaffirme son droit dans la cadre de l’Alliance et qui nous juge pour nous sauver. Il a un sens pour l’homme, dévoilé, réconcilié et libéré du mal. N’ayez donc pas peur du jugement qui sauve…

 

É. Deheunynck

 

 

 

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