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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Les préréformateurs : Valdo, Wyclif, Hus et les autres (mars 2007)

24 Février 2009 , Rédigé par Liensprotestants Publié dans #2007

Éditorial

 

Les préréformateurs

 

 

Dans le numéro de mars 1999, intitulé « nos ancêtres les vaudois », Lp présentait d’emblée Valdo comme un précurseur de la Réforme et les vaudois comme des protestants avant la lettre. La préréforme était un présupposé. Ce numéro sera centrée sur ce présupposé des historiens protestants. Qu’est-ce que la préréforme ? Peut-on dresser une liste des préréformateurs ? Traditionnellement on en compte au moins trois : Valdo le pauvre de Lyon, Jan Hus le préréformateur tchèque, John Wyclif l’universitaire anglais. A ces trois incontournables, on ajoute parfois Bernard de Clairvaux, Lefèvre d’Étaples, Savonarole… Le fait que la liste des préréformateurs ne soit pas fixe doit nous mettre en garde. Identifier tel ou tel personnage comme un préréformateur n’est pas toujours d’évidence. Il nous faudra donc correctement définir le terme pour bien en cerner les limites et les intérêts. C’est en quelque sorte à une préhistoire du protestantisme que vous convie ce numéro de mars. Bonne lecture aux posthussites que nous sommes peut-être...

 

 

LP



SOMMAIRE
Les préréformateurs existent-il ?
Bernard de Clairvaux, un préréformateur ?
John Wyclif, le Jean-Baptiste de la Réforme
Jan Hus, réformateur tchèque
Les bibliens



 

Histoire

 

Les préréformateurs existent-ils ?

 

 

Poser une telle question dans le cadre de ce dossier peut paraître étonnant. Cette interrogation me semble pourtant nécessaire afin de bien définir le terme, d’en montrer les limites mais aussi l’intérêt.

 

Un regard d’historien protestant

Le mot est récent puisqu’il faut attendre le XXe siècle pour que la notion de préréforme soit formulée par Augustin Renaudet. Mais il a existé une préhistoire du protestantisme, il y eut des protestants avant la lettre et des tentatives de réforme avant la Réforme. Rapidement une liste de préréformateurs s’est formée avec trois incontournables : Valdo, le fondateur du mouvement des Pauvres de Lyon, John Wyclif, un des grands maîtres de l’université d’Oxford, et Jan Hus, le préréformateur tchèque brûlé en 1415 à Constance. La chronologie présentée par l’Encyclopédie du protestantisme donne comme premiers repères de cette (pré)histoire du protestantisme : 1170, Valdo commence à prêcher ; 1378, John Wyclif écrit De veritate scripturae ; 1415, Jan Hus est brûlé à Constance. Statue de Jan Hus, érigée en 1915 à Prague.

Un monument dédié à Luther, érigé en 1868 à Worms, reprend les présupposés des historiens protestants. Dans la ville où le réformateur allemand défendit ses thèses, se trouve un parc avec en son centre la statue de Luther entourée de celles de ses contemporains et des représentations des villes protestantes. Aux pieds de Luther se trouvent quatre préréformateurs : Valdo, Hus, Wyclif et Savonarole. Ce dernier est plus inhabituel. Il s’agit d’un moine italien qui fut à l’origine d’une théocratie à Florence. Il est connu pour ses critiques virulentes de la papauté et comme traducteur de la Bible en italien. Il fut brûlé comme hérétique en 1492. La présence de ces préréformateurs montre que le protestantisme n’est pas né de rien, mais qu’il a été porté par une préréforme qui finit par triompher grâce à Luther. À la question « Où étiez-vous avant Luther et Calvin », les protestants ont désormais une réponse. Les idées des protestants (désir de réformer l’Église, affirmation de l’autorité de l’Écritures, critique du pouvoir du pape…) avaient déjà été formulées. Paradoxalement les historiens catholiques n’ont pas nié la filiation entre le protestantisme et les « hérésies » médiévales qui, à leurs yeux, discréditaient la Réforme.

 

Les vaudois prouvent-ils l’existence d’une préréforme ?

Dans certains cas la filiation entre hérésies et protestantisme est contestable. Ainsi les cathares présentés parfois comme des protestants avant la lettre sont sortis de l’oubli grâce aux historiens protestants. Mais la vision cathare d’un dieu bon opposé à un dieu mauvais interdit toute filiation doctrinale avec le protestantisme. La disparition de l’hérésie dès le XIVe siècle ne permet aucune continuité historique avec la Réforme.

Dans d’autres cas la filiation paraît évidente. Je pense aux vaudois qui firent l’objet d’un dossier de LP : Nos ancêtres les vaudois. Les protestants d’Italie se qualifient eux-mêmes de vaudois. Les paroisses protestantes du Luberon furent dressées dans les villages vaudois. Les vaudois sont incontestablement les ancêtres génétiques des protestants de Provence. L’historiographie protestante a vu dans les vaudois des protestants avant la lettre, qui sont donc naturellement passés à la Réforme au XVIe siècle.

Mais il s’agit là d’une lecture a posteriori. Ce passage à la Réforme ne fut ni une évidence, ni une fatalité. L’historien protestant qui fait des vaudois des pré-protestants insiste sur les points de convergences avec le protestantisme, comme la primauté de l’Écriture et l’accès direct à la Parole par la traduction (Bible en langue romane) et par la prédication (par les barbes[1]). On peut ajouter que les vaudois ne prient ni les saints, ni la Vierge car « ils ne peuvent rien pour nous » et refusent le pouvoir des indulgences et l’existence d’un purgatoire.

Mais l’historien protestant prend soin de négliger les points de divergences. Or le salut par les œuvres est un point de doctrine central chez les vaudois, ce qui est en contradiction avec l’affirmation sola fide. On peut ajouter la reconnaissance de sept sacrements et la croyance en la transsubstantiation dans l’eucharistie. Ces points trop souvent négligés éloignent les vaudois du protestantisme…

En 1532, à Chanforan, les barbes assemblés se prononcent sur les thèses réformées. Le synode est agité, mais la décision de passer à la Réforme est prise. La prédestination est affirmée, deux sacrements sont retenus. Le salut par les œuvres est abandonné. L’alignement complet sur les thèses réformées à Chanforan marque donc une rupture pour les vaudois et non une quelconque continuité. Il s’agit là d’une conversion de principe qui nécessita plus d’une génération pour devenir réalité ! L’étude des actes de mariages et des testaments[2] par l’historien Audisio permet de voir l’évolution des pratiques religieuses des vaudois. Il a fallu trente ans pour voir la pensée réformée s’imposer. Ce n’est qu’en 1550-1560 que les signes concrets de l’adhésion à la Réforme apparaissent.

La conversion des vaudois reste donc à expliquer. Trois grandes raisons expliquent le passage des vaudois à la Réforme :

- La crise d’identité interne au valdéisme. Les vaudois se demandent s’ils ont « lu correctement la Parole de Dieu ». Les deux bases du valdéisme sont devenues caduques. La prédication est devenue clandestine et la pauvreté est réservée aux barbes.

- L’attraction de la Réforme. Les réformateurs jouissent d’un grand prestige. Les vaudois viennent les consulter et leur posent des questions de doctrine. Guillaume Farel, le réformateur de Neuchâtel, joue un rôle déterminant comme intermédiaire efficace entre vaudois et protestants.

- Les persécutions. L’Église catholique confond « luthériens et vaudois ». La vigilance s’est accrue face aux vaudois dans le cadre de la Contre-Réforme. La persécution des vaudois assimilés aux luthériens, les a rejetés dans le camp réformé.

C’est parce que les vaudois sont passés à la Réforme au XVIe siècle qu’ils ont été présentés comme des pré-protestants et Valdo comme un préréformateur. Ce passage à la Réforme n’était pas fatal. Par bien des aspects, les vaudois se distinguaient des protestants. Leur doctrine et leur conception de l’Église ne les prédisposaient pas à devenir protestants. Rien n’était moins sûr que leur ralliement aux réformés. Celui-ci fut l’objet de discussions vives et nécessita au moins une génération pour entrer dans les faits.

 

Faut-il garder la notion de préréforme ?

Le concept de préréforme est en fait entaché du vice de l’anachronisme. Voir en Hus, Valdo et Wyclif des protestants avant la lettre est une façon de tordre l’histoire… Il faut étudier ces mouvements en eux-mêmes et non en fonction de ce qui se passera des siècles plus tard ! Chronologiquement il est indéniable que Valdo, Hus et Wyclif précèdent la Réforme. Parler de préréformateurs, de précurseurs de la Réforme ou de prédécesseurs de Luther n’est pas en soit condamnable. En revanche nous devons inverser notre regard. Ces préréformateurs, gardons le terme qui à l’avantage d’englober des hommes d’époques et de traditions différentes, se placent comme les réformateurs sur la ligne des dissidences au sein de l’Église d’Occident. En replaçant le protestantisme sur cette perspective, on peut distinguer ce qui dans la Réforme est typique des mouvements dissidents de ce qui est propre à la Réforme protestante. Ainsi le sola scriptura présenté comme une des bases du protestantisme est en fait un classique chez les dissidents. C’est au nom de l’autorité de l’Écriture que l’on s’oppose à l’Église romaine. En revanche sola fide est une originalité de la Réforme comme la conversion des vaudois nous l’a bien montré. C’est la Réforme protestante qui doit être relue à partir des préréformateurs. D’une certaine manière on peut estimer que Jan Hus[3] n’était pas un préréformateur, mais que Luther était un posthussite ! Il n’est pas interdit de se chercher des ancêtres, mais c’est eux qui nous disent qui nous sommes et non l’inverse !

 

Éric Deheunynck



[1] Les barbes, (littéralement l’oncle, l’ancien) sont des prédicateurs itinérants qui ne visitent que les familles vaudoises pour collecter de l’argent, prêcher en privé et pratiquer la confession auriculaire « à la manière des clercs ». Ils se réunissent en assemblée annuelle. Ils travaillent de leurs mains (choix d’un métier itinérant) et restent célibataires.

 

[2] Lors des mariages, l’expression « en face de notre mère la sainte Église catholique, apostolique et romaine » devient « ainsi que Dieu en sa sainte parole l’a recommandé ». Lors des messes pour les morts, « Pour le salut de son âme » disparaît pour « être inhumé selon la façon de la religion réformée ». De plus en plus de prénoms de l’Ancien Testament sont donnés aux nouveaux-nés. En 1560 le premier baptême au temple est célébré.

[3] L’historien A. Molnar présente le hussitisme comme une première réforme.

 


 

France

Les bibliens

 

Le retour à la Bible ne fut pas l’apanage des réformateurs. Ceux qui les ont précédés sur cette voie ont été appelés les bibliens. Les plus célèbres furent Jacques Lefèvre d'Étaples (vers 1450/55-1536), Guillaume Briçonnet (1472-1534), Guillaume Farel (1489-1565), le « groupe de Meaux », Érasme. Ils étaient théologiens, universitaires parfois évêques. Dans son diocèse de Meaux, Briçonnet avait fait distribuer gratuitement des exemplaires du Nouveau Testament de Lefèvre à tous les pauvres qui en faisaient la demande. Le zèle de Briçonnet fut de courte durée, son courage céda face aux mises en garde de la Sorbonne. Lefèvre d'Étaples fut l'un des traducteurs de la Bible en français, son Nouveau Testament parut en 1523 et son Ancien Testament en 1528. Sa version intégrale de la Bible basée sur le texte de la Vulgate fut imprimée à Anvers en 1530. Mais il resta catholique, bien que certains de ses livres aient été condamnés pour hérésie. Briçonnet et Lefèvre fuGuillaume Farel (vitrail du temple de Reims)rent à l’origine du groupe de Meaux dont le but était d'améliorer la formation des prêtres en s'attachant à la prédication et à la vulgarisation des Écritures. Cela fit dire à certains que « la ville de Meaux était infectée par l'hérésie et que c'était du palais épiscopal même qu'en sortaient les flots ».

Farel, jugé trop remuant (même reproche à Bâle par Érasme), dut quitter le groupe de Meaux  et fut le seul à devenir un réformateur. Les autres bibliens restèrent confinés au domaine intellectuel, évitant le conflit avec les autorités et limitant leur zèle pastoral. Suspectés d’hérésie par les catholiques, jugés tièdes par les protestants, les bibliens eurent une position ambivalente et équivoque. Ils avaient en fait comme objectif de réformer l’Église romaine sans la quitter… objectif initial des réformateurs mais qui se révéla impossible à réaliser. Les bibliens eurent le mérite de montrer l’impossibilité de réformer l’Église romaine de l’intérieur et de préparer la voie à la Réforme[i]… Meaux fut la première paroisse protestante organisée en France.

 

É. Deheunynck



[i] Certains leur reprochent d’avoir « couvé l’œuf »  de la Réforme.

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