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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Parlez-moi d'amours : agapé, caritas, éros... Dieu et la Bible(février 2007)

24 Février 2009 , Rédigé par Liensprotestants Publié dans #2007

Éditorial

 

Parlez-moi d’amours

 

 

En février, la saint Valentin est le jour des amoureux. Mais qu’entendons-nous par amour ? En français le mot a des sens multiples. Il peut être tour à tour, amour comme désir (éros), amour comme don (agapè), amour comme charité (caritas). Pour le chrétien cette diversité de sens s’élargit encore puisque nous sommes appelés à nous aimer les uns les autres (amour du prochain) et à aimer Dieu. Dieu est lui-même amour comme nous le rappelle la première épître de Jean. L’amour est à la fois l’être de Dieu et la relation[1] (aux autres et à Dieu) à laquelle le chrétien est appelé.

L’amour est donc au cœur du christianisme et le pape a voulu le rappeler dans sa première encyclique… Nous reprenons le thème dans ce dossier, mais sans en oublier les différentes acceptions.

 
                                                      LP

 


[1] L’amour (caritas) est la plus importante des trois vertus théologales, Amour, Foi et Espérance.


SOMMAIRE

L'amour dans tous ses états (en ligne)
Le cantique des cantiques (en ligne)
L'amour de Dieu
Pourquoi saint Valentin est-il le patron des amoureux ?
Les amours d'Osée
Encyclique Deus caritas et entretien avec une jeune catholique
Dieu est amour ... !?
Des mots pour dire amour


 

Réflexion

 

L’amour dans tous ses états

Petites réflexions sur un mot inusable

 

Le verbe « aimer » est sans doute l’un des plus employés en français et nous avons, tous, appris nos conjugaisons du premier groupe en récitant : « j’aime, tu aimes, il/elle aime… ». Nous avons aussi appris qu’il s’emploie avec un complément d’objet direct, on aime quelqu’un ou quelque chose et, là, les choses se compliquent puisqu’on peut aussi bien aimer les spaghettis que ses enfants, les voyages que la musique de Mozart, le dernier film que Dieu… Ce verbe passe-partout a souvent besoin d’un adverbe pour être précisé, ce qui provoque d’ailleurs des bizarreries comme celle-ci : « aimer bien » c’est moins qu’aimer tout court. Nos voisins anglais et allemands disposent, eux, de deux verbes non substituables : to like ne signifie pas plus to love que gern haben ne signifie lieben. Nous ne manquons certainement pas non plus en français de verbes pour préciser ce que nous voulons dire : apprécier, goûter, affectionner, chérir… sont des manières d’aimer mais, avouons que la loi du moindre effort nous fait rarement chercher le mot juste.

 

Si on essaye de mettre un peu d’ordre dans ce foisonnement de sens, il en est un qui est d’abord à isoler : « aimer » s’emploie pour dire « avoir du goût à quelque chose, y trouver de l’intérêt et du plaisir ». Ainsi le cinéphile aime le cinéma comme l’œnophile aime le vin. On pourrait parler d’un premier degré de l’amour, il correspond à ce que les Grecs désignaient sous le mot philia et qu’on traduit le plus souvent par « amitié » encore que, dans les exemples précédents, ce terme convienne mal.

 

On connaît mieux la distinction que fait le grec, encore, entre éros et agapé mais on est souvent très injuste avec ce mot éros qui sonne mal à nos oreilles protestantes. Éros désigne le mouvement violent qui nous pousse vers quelqu’un ou quelque chose, ce peut être bien sûr une pulsion sexuelle mais, pas seulement, et loin de là. L’amour-éros est désir de rencontrer, de bénéficier de la présence  de ce quelqu’un ou de ce quelque chose ; cet amour-là est douloureux car il est besoin et souffre de l’absence de ce qui lui manque. Les Latins parlent de libido pour le désigner mais ce mot a aussi mauvaise presse que son frère grec éros. On parle pourtant de libido sciendi, « désir de savoir ». Éros et libido sont les faces douloureuses de l’amour. Celui ou celle qui aime d’éros est dans l’inquiétude et la crainte de perdre l’objet qui lui procure plaisir, joie et bonheur. Cet amour-là est souffrance car il est dépendance.

 

L’amour-agapê en est, lui, la face paisible, on peut traduire agapé par « affection » ou « tendresse ». L’amour est, cette fois, accueil et partage, plaisir d’échanger. Plus fort que la simple philia, l’amour-agapé ne connaît pas les tortures d’éros. C’est de lui que Paul fait l’éloge dans sa lettre aux Corinthiens (13,1-8). L’amour auquel nous invitent les évangiles et les textes pauliniens n’est pas la simple philanthropie ; il ne s’agit pas seulement de sympathie pour l’humanité, il demande un engagement de toute la personne qui, sans être dépendante comme dans la passion, se met au service de son prochain. « Serviabilité » serait sans doute une bonne traduction de agapè si ce terme ne sonnait un peu désuet actuellement.

 

Il y a mille façons d’aimer, elles vont du simple intérêt curieux à la passion mortelle. Il n’y a qu’une façon de se faire disciple du Christ : se mettre au service de tous indistinctement, amis et ennemis, forts et faibles, valides et invalides… C’est en ce sens que « celui qui aime (agapôn) les autres a obéi complètement à ce qu’ordonne la loi » (Rom. 13,8).

 

Sylvie Queval

Vitrail du temple de reims (51)



 

Ancien testament

 

Le Cantique des cantiques

 

Drôle de titre pour ce texte bien éloigné – à première vue – de nos pieux cantiques du dimanche. Au cœur de la Bible, nous voici plongés dans l’univers des Mille et une nuits, disent certains… ou, plus proche de nous, dans une superproduction de Bollywood[1], avec ses tête-à-tête sensuels ponctués d’intermèdes chantés et de ballets parfaits. À chacun ses représentations ! Ernest Renan en a bien réécrit, au XIXe siècle, une version théâtrale, un vrai mélodrame où une malheureuse jeune fille tente désespérément de s’arracher au harem de Salomon pour rejoindre son amant, un beau berger… On imagine Rabbi Aqiba, le docteur mystique du Ier siècle qui a « canonisé » le texte se retournant dans sa tombe, lui pour qui, parmi tous les écrits de la Bible, le Poème des poèmes « est sacré entre tous ».

 

Un hymne à l’amour humain

 La rencontre de la reine de Saba et du roi Salomon est une image de l’union mystique entre l’Église et le Christ, d’après les Pères de l’Église.

      En fait, comme l’affirme Daniel Lys, tout le problème vient de là : si le Cantique n’était pas dans le Canon, on le prendrait pour ce qu’il est, c'est-à-dire un chant profane qui célèbre le désir, l’amour érotique entre un homme et une femme.

Songez donc ! Dès le début, on est plongé en pleine scène amoureuse : « Qu’il me baise des baisers de sa bouche ! ».

Qu’une femme s’exprime ainsi et, pendant tout le chant poursuive de ses avances son bien aimé, rêve à son arrivée, évoque ses étreintes dans les termes les plus suggestifs… voilà bien de quoi justifier la thèse d’André La Cocque qui soutient que le texte a été rédigé par une femme, et plus que délurée, subversive ! Puisqu’elle ose braver l’autorité de ses frères, qui  prétendent veiller sur « sa vigne », et se soustraire au cadre légal de l’amour : le mariage.

Oui, dans un lyrisme débridé, c’est un hymne à l’amour libre, sensuel, brûlant, exclusif, réciproque et sans autre justification que lui-même (pas question de procréation !), obsessionnel, tout à la satisfaction de la vue de l’aimé(e), tout à la jouissance des caresses de l’autre, tout au désespoir du manque dès que l’aimé n’est plus là. C’est une quête, une poursuite, un tourbillon… des retrouvailles enfin dans un jardin de délices où la création entière est convoquée : animaux, arbres, fleurs, montagnes, astres, jour, nuit, dans un festival de couleurs et de senteurs exotiques et exquises.

Une exaltation de l’amour humain : voilà qui détonne dans la Bible, où l’on ne trouve rien qui ressemble à cela… et encore moins dans les écrits sapientiaux où est classé le Cantique (attribué ou dédié à Salomon) : serait-ce l’histoire d’amour de Salomon avec la Sagesse ? Bien folle sagesse, ma foi…

 

Des interprétations à n’en plus finir

 

On voit bien que le texte, de par sa place dans la Bible, est problématique. Avec ses huit chapitres, il est l’un des livres les plus courts de l’Ancien Testament, mais c’est sans doute un de ceux qui ont suscité le plus de commentaires et de controverses.

Il est clair que la tradition juive a depuis les temps les plus anciens fait une lecture allégorique du Chant des chants, y lisant un résumé de l’histoire d’Israël de la sortie d’Égypte à l’exil et à la rédemption messianique, voyant dans les corps-paysages des amants les signes de l’union mystique d’Israël et de son Dieu, lecture confortée par le symbolisme conjugal des livres prophétiques (surtout Osée 1-3 et Jérémie 2-3). C’est pourquoi à la synagogue, le Cantique est la récitation centrale du 8e jour de la fête de Pâque.

C’est tout naturellement que la tradition chrétienne a fait de même, à partir d’Origène, pour y voir l’amour du Christ pour son Église, l’amour du Christ pour Marie (mystique mariale à partir du XIIe siècle), ou encore l’amour du Christ pour l’âme du croyant. Les protestants au XVIe siècle se sont ralliés à cette dernière interprétation : « Voici que riche et saint, Christ, l’époux, prend pour épouse cette prostituée, pauvre et impie », écrit Martin Luther. Quant à Calvin, dans toute son Institution Chrétienne (III, XVI, 4), il ne fait référence qu’une seule fois au Cantique (5,3) : « J’ai lavé mes pieds, comment les souillerais-je ? » pour expliquer que le chrétien ne doit plus pécher après avoir été lavé par Christ. On ne peut donc pas dire que les protestants aient été très inspirés par la présence du Cantique dans le Canon.

D’ailleurs, dès le XVIe siècle, des hommes comme Sébastien Castellion ont refusé l’interprétation allégorique et la portée mystique du Cantique pour n’y voir qu’un simple chant d’amour profane et contester sa présence dans le canon biblique. Cette interprétation dite « naturaliste » prendra de plus en plus d’ampleur, pour devenir dominante aujourd’hui, avec la montée du rationalisme et la pratique de l’exégèse historico-critique.

 

Prendre un peu de recul

 

Paul Ricœur apporte dans ce débat un point de vue original et conciliateur. Dans cette forêt d’interprètes qui prétendent comprendre le sens « vrai » du texte, déterminé à partir des intentions présumées de son auteur (encore à trouver), il pense plus sage de se livrer à une « exégèse de la lecture », et constate qu’on ne peut pas ne pas tenir compte d’une lecture orientée par un usage liturgique (baptismal notamment) du Cantique dans l’Église chrétienne dès les origines. Oui, nous avons tous dans les oreilles :

« Je dors mais mon cœur veille

   J’entends mon bien-aimé qui frappe » (5,2)

« Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi »  (6,3)

« Mets-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un cachet sur ton bras » (8,6)

Et cet usage allégorique du Cantique est à prendre comme un enrichissement du sens littéral du texte. Ricœur va même plus loin, en mettant, comme le faisait Barth, en relation le contenu du Cantique avec Genèse 2,23 : « Et Adam dit : celle-ci enfin est os de mes os et chair de ma chair ». Il voit dans ce rapprochement « l’innocence du lien érotique » et lit dans le Cantique la proclamation de « l’indestructibilité du fond d’innocence de la créature, en dépit de l’histoire du mal ».

Bien plus, avec André Wénin, il constate là le passage du moment où la créature SE parle de l’autre à celui où elle est capable de parler à l’autre pour lui faire part de son émerveillement. De l’arbre d’Éden où l’homme se perd au « pommier » du Cantique où l’homme se réveille, se rejoue la proposition d’un amour, d’une alliance toujours ouverte.

Lisons, relisons, écoutons le Chant des chants : qu’il nous débarrasse des vieux démons qui hantent le couple humain depuis des siècles, et puisons-y la force de vivre  l’amour absolu, source de toute vie et de toute lumière.

 

Françoise Marti

 



[1] Contraction de Bombay et Hollywood, Bollywood est le nom donné à l'industrie cinématographique indienne basée à Mumbai et dont les films sont réalisés en hindî et en ourdou.

 

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