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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Le fils prodigue (Luc 15,11-32)

5 Avril 2009 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #Prédications - homélies

Éditorial

 

LE FILS PRODIGUE

 

La parabole du fils prodigue, appelée aussi du fils perdu et retrouvé, parfois du père prodigue, est une des plus célèbres de l’évangile selon Luc (Lc 15, 11-32). En fait l’histoire met en parallèle le fils prodigue, qui dilapide son héritage et ne respecte guère les commandements et le frère aîné plus raisonnable et respectueux des règles. Faut-il se réjouir de l’accueil fait au fils prodigue ou en être scandalisé tel le frère aîné ? Notre réponse dépend peut-être du frère auquel nous nous identifions… à moins que nous soyons à la fois l’un et l’autre ! Trois prédicateurs nous éclairent un peu plus sur cette parabole riche de sens…

 

                                                                                                                                                                                       PP

 

 


Texte biblique

Luc 15

 

11 Il dit encore: Un homme avait deux fils. 12 Le plus jeune dit à son père: Mon père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. Et le père leur partagea son bien. 13 Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout ramassé, partit pour un pays éloigné, où il dissipa son bien en vivant dans la débauche. 14 Lorsqu'il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. 15 Il alla se mettre au service d'un des habitants du pays, qui l'envoya dans ses champs garder les pourceaux. 16 Il aurait bien voulu se rassasier des carouges que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. 17 Étant rentré en lui-même, il se dit: Combien de mercenaires chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim! 18 Je me lèverai, j'irai vers mon père, et je lui dirai: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, 19 je ne suis plus digne d'être appelé ton fils; traite-moi comme l'un de tes mercenaires. 20 Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou et le baisa. 21 Le fils lui dit: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. 22 Mais le père dit à ses serviteurs: Apportez vite la plus belle robe, et l'en revêtez; mettez-lui un anneau au doigt, et des souliers aux pieds. 23 Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous; 24 car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent à se réjouir. 25 Or, le fils aîné était dans les champs. Lorsqu'il revint et approcha de la maison, il entendit la musique et les danses. 26 Il appela un des serviteurs, et lui demanda ce que c'était. 27 Ce serviteur lui dit: Ton frère est de retour, et, parce qu'il l'a retrouvé en bonne santé, ton père a tué le veau gras. 28 Il se mit en colère, et ne voulut pas entrer. Son père sortit, et le pria d'entrer. 29 Mais il répondit à son père: Voici, il y a tant d'années que je te sers, sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour que je me réjouisse avec mes amis. 30 Et quand ton fils est arrivé, celui qui a mangé ton bien avec des prostituées, c'est pour lui que tu as tué le veau gras! 31 Mon enfant, lui dit le père, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi; 32 mais il fallait bien s'égayer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et qu'il est revenu à la vie, parce qu'il était perdu et qu'il est retrouvé.

 



Prédication narrative

 

Le fils prodigue et... le frère aîné


                                
S’il n’y avait pas eu la musique et les voix joyeuses qui provenaient de la maison, on aurait pu sentir le lourd silence qui s’était installé après les dernières paroles du père. Moshé était sous le choc, comme s’il avait reçu un coup de massue. Tout se bousculait dans sa tête : est-ce qu’il était possible que son père lui demandait de saluer son frère comme si de rien n’était ? Comme s’il n’était pas parti avec tout l’argent. Pour se faire la belle vie sur le dos des autres ? Ce vaurien qui avait joué son héritage et qui avait tout perdu. Tant pis pour lui ! S’il aime le goût du risque, qu’il aille jusqu’au bout et qu’il ne revienne pas pleurnicher. Il ne manquerait plus que ça ! L’accueillir à  nouveau ! Non, non et non. Qu’il aille se faire f... , il n’a plus sa place ici. On peut pas revenir comme ça, les mains vides, le ventre creux, l’échec personnifié ! Et s’attendre en plus d’être accueilli les bras ouverts ! Il a complètement perdu la tête, le père. Il se fait vieux. Comment peut-il oublier si vite l’affront que Jacob lui a fait ? Comment oublier les jours remplis de tristesse qu’avait occasionné son départ ? La honte devant tout le village de voir partir ainsi le cadet avec son héritage ! Et maintenant, il faudra faire comme si ce n’était rien ? C’est carrément donner raison à  ce dévergondé d’être parti avec les sous. Quel bel exemple il donne là  ! Allez, dépensez les biens de famille, amusez-vous, ne vous souciez de rien, gaspillez ce que les ancêtres ont construit, surtout ne pensez qu’à  vous et votre plaisir, après moi, le déluge ; et demain n’a pas d’importance, pourvu que je m’amuse aujourd'hui Et si tout le monde faisait pareil ? Intenable ! On peut pas laisser passer cette attitude, il faut servir, réprimander, mais pas accueillir. Il ne fallait pas laisser Jacob partir avec l’argent. Déjà  là , il y avait une faute. C’était évident qu’il allait droit dans le mur. Il n‘apprendra jamais de travailler si on lui laisse toujours passer ses caprices. On est où là  ? Il n’y a plus d’éducation. Qui voudrait encore obéir si maintenant on pardonne toutes les bêtises ?  Que même le plus salaud des frères peut se permettre de revenir complètement ruiné et qu'on l’accueille en grandes pompes, qu’on lui fait la mega-fête, vin, musique, veau gras... Et moi ? Personne ne pense à moi ici. Je suis toujours du mauvais côté ! Je trime pour l’exploitation familiale, mais pas la moindre reconnaissance. On se voit avec quelques copains tous les jeudis, mais jamais d'excès, jamais de veau gras, musique gratuite et tout le tralala. Et il suffit que le petit pointe son nez - eh hop, ça roule, c’est la fête merveilleuse. C’est injuste : au lieu de punir - on fait la fête ! Je suis dégoûté. Il ne manquerait plus que ça que j’aille voir de près comment ce type vit bien. Canaille, vaurien, gaspilleur, coureur de jupes, honte sur toi, t’es perdu, mon pote, t’as plus rien à faire ici ...

Lentement, le père se tournait pour repartir vers la maison. Il avait tenté la même démarche envers chacun de ses garçons : accueillir, inviter, pardonner, recommencer la vie ensemble ... Est-ce que l’aîné allait comprendre ? Saurait-il retrouver son frère ? Que savait-il des privations ? Il était toujours resté près de la maison où rien ne manquait. Savait-il ce que cela veut dire d’être complètement seul, rejeté, affamé, déshonoré, honteux, sans un sou ? Savait-il ce que cela représente quand on perd tout estime de soi, quand on découvre qu’on a fait fausse route, mais que c'est trop tard ? On tombe dans un abîme sans fond - à moins qu’on puisse encore trouver un petit appui ... auprès de ses proches par exemple. Juste un coup de pouce, celui que personne d'autre ne veut plus donner... un mince espoir auquel  on s’accroche : peut-être, peut-être tout n’est pas perdu ... ? Est-ce que Moshé comprendra qu’il est vital pour eux tous de pouvoir pardonner pour pouvoir encore vivre ensemble ? Certes, ce n’est pas facile pour lui. Mais il est toujours si sûr de sa justice. Pas généreux, pas généreux du tout. Qu’est-ce qu’on gagne finalement de rester sur sa position intransigeante ? Oui, d’accord, le petit a commis une faute, mais il a payé. Il voulait son indépendance, il s’est mal débrouillé et cela lui a coûté cher. Mais il a mûri, c’est sûr, il est plus vulnérable, plus ouvert aux misères du monde, aux faiblesses humaines. Il les connaît de près maintenant et ça l’aide. On ne peut pas l’enfoncer plus, lui reprocher éternellement ses fautes de jeunesse. Non, je ne peux pas le condamner une deuxième fois, il faut lui laisser sa chance. Est-ce que Moshé comprendra ? D’un pas hésitant, tiraillé entre ses deux fils, il entre dans la maison où la fête bat son plein. Allait-elle être parfaite ? Est-ce que l’aîné viendra les rejoindre ? Il n’y aura pas de père plus heureux... mais ce n’est pas gagné. Dehors, loin des joyeux bruits, Moshé fait nerveusement les cent pas. Subitement, une voix frêle mais déterminée si fit entendre. C’était le jeune serviteur que Moshé avait envoyé pour voir la cause de la fête : Maître, si je peux me le permettre : vous devriez y aller. Moi, j’ai perdu mon frère dans un accident stupide, la folle jeunesse. Un frère perdu qui ne revient jamais. Et c’est trop dur. Vous, vous avez encore une chance, ce serait trop bête de la laisser filer. Votre frère est en vie. Moshé était surpris : il fallait du courage à ce serviteur pour lui adresser la parole de la sorte. Quelle tristesse dans ses yeux - mais aussi un espoir mince, mais réel, que sa démarche portera ses fruits. Sincèrement, il espérait que son maître entrera finalement dans la maison. : vous avez encore une chance, ce serait trop bête de la laisser filer ... ces paroles tournent et retournent dans sa tête, rencontrent sa colère, tous les arguments justifiés de son refus, sa révolte devant une telle clémence à  l’égard d’un imbécile ... ! vous avez encore une chance ... ! Un frère perdu et jamais retrouvé: qu’est-ce que cela fait ? De toute façon il avait donné son frère pour perdu, il s’était lui-même disqualifié. C’était son choix, il n’a qu’à l’assumer. Un frère perdu et retrouvé : et d’ailleurs, qui l’avait cherché ? Pourquoi était-il revenu ? Pourquoi un tel affront ? ne pouvait-il pas rester là  où il était, avec les cochons, bien loin, hors des frontières, hors de vue. Un frère perdu et retrouvé : faudra-t-il l’accepter à nouveau, vivre encore ensemble ? Qu’il reste perdu !  Ce ne sera jamais comme avant. Il y a quand même cette rupture, cette terrible blessure. C’était moche comme il avait traité sa famille ... Moshé se tâte: est-ce qu’il a vraiment envie de revoir Jacob ? Il lui en veut terriblement. Mais s’il n’y va pas, le père lui en voudrait terriblement à lui, le fidèle garçon toujours disponible. Et ce sera lui qui aura tort ! - - - Que c’est dur de pardonner. Faut-il être si généreux pour pouvoir vivre ? Vous avez encore une chance... Le serviteur avait discrètement disparu dans la nuit. Moshé se retrouva seul. Après un long moment, il vit clairement  la maison, les lumières qui l’attiraient. Lentement il s’approcha... et  sur le seuil, il hésita une fois encore. Puis, il ouvrit la porte et entra : salut mon frère, tu es donc revenu à la vie ... et la joie fut complète.

Ce happy-end  n’est pas prévu dans le texte biblique, mais quand je raconte une histoire, j’aime mieux qu’elle se termine par un happy-end. Pourquoi toujours imaginer le pire: que le fils retrouvé d’un côté soit perdu de l’autre ? Que les hommes restent incapables de se réconcilier parce qu’ils ne voient pas que c’est leur seule chance de vie ?  Que c’est dans leur propre intérêt de rester en contact, de ne pas couper définitivement les ponts après une dispute, une faute, un égarement, un tort... Qui de nous peut vivre sans pardon ? Qui de nous peut prétendre être parfait à ce point qu’il n’a jamais rien à  se reprocher ? Ce serait une
illusion. Et la bible appelle cela le péché : se croire sans fautes, sans limites, surhumain, à  la place de Dieu. Perdu et retrouvé - mort et revenu à la vie : d’une certaine façon, chacun l’est et c’est la main tendue, la confiance maintenue, le pardon offert malgré la faute, au-delà  de la faute qui font que la vie peut continuer après. Dieu nous assure de cette confiance et ce pardon - et espère que nous pourrions le faire aussi. En mettant à égalité une vie dévergondée qui sait reconnaître ses fautes et se repentir, et une vie bien ordonnée qui garde rancune et jalousie et qui ne sait pas pardonner, la parabole est révolutionnaire pour notre morale. Car chez Dieu, c’est différent: il y a de la joie chez Dieu pour un seul pécheur qui commence une vie nouvelle ; ainsi la mort a reculé et la vie a gagné. Et Dieu aime quand la vie gagne. C’est comme la résurrection de Jésus-Christ : plus fort que la mort, il y a la vie. Dieu ne tient pas éternellement rancune, il veut la vie et la joie - pour tous, le pécheur repenti comme le réglo,  jaloux. Et il voudrait que nous sachions vivre de la sorte. En effet, si le texte nous interpelle, c’est pour nous inciter à une telle  sagesse, telle générosité, telle confiance pour rester en relation avec nos enfants, avec nos frères et soeurs, nos parents, nos prochains. Je trouve cette parabole merveilleusement riche pour nous accompagner dans la vie relationnelle et familiale, faite de ruptures, de jalousie, de réconciliations et fêtes. Oh, pas que ce soit facile, on passe toujours par des crises où tout le monde est mal - mais pour nous chrétiens, il est important de savoir aussi regarder au-delà  des crises ce qui est vraiment vital et quel pas chacun peut faire pour que cela ne casse pas: c’est cette perspective que le passage biblique veut nous rappeler.  Que la joie l’emporte toujours sur la morale, que rancunes et jalousies soient vaincues par notre capacité de nous accueillir mutuellement, car le plus important est de pouvoir encore se retrouver, se parler, vivre ensemble dans une joie partagée. Là se tient la promesse de vie faite par Dieu : l’épineuse question : est-ce qu’il faudra tout pardonner, même le pire, je préfère la remettre entre les mains de Dieu et sa justice. Essayons à notre échelon de garder un avenir en commun ouvert, ce sera déjà  un beau  succès dans nos relations familiales et humaines. Notre apprentissage du pardon ici sur terre est si souvent embryonnaire que je ne pense pas qu’il pourrait y avoir un trop plein de pardon en vue de la vie, un avant-goût du Royaume de Dieu. Dieu nous accueille comme ses enfants en Jésus-Christ et nous regarde comme un père bienveillant à  travers ses lunettes déformantes qui mettent par dessus tout l’amour, la confiance et le pardon. Que notre vie soit une réponse à cet amour offert. Peu importe nos caractères personnels, peut-être l’un ressemblerait plutôt au cadet avec des envies très indépendantes et l’autre serait plutôt travailleur et sérieux comme l’aîné. De toute façon, tous doivent apprendre les relations humaines, le pardon nécessaire pour colmater les brèches des ruptures et des impasses, l’importance de la joie partagée lorsque la vie a gagné contre la mort des relations. Nous pouvons toujours compter sur Dieu pour mener ce combat avec nous, car c’est tout le message que Dieu est venu nous dire à travers la vie, la mort et la résurrection de son fils J-C, notre Seigneur. Irions-nous tous à la fête où Dieu nous invite d’être ensemble ses enfants, perdus et retrouvés, fidèles et capables de pardonner ? Irions-nous à la fête de la vie, nous les bien-aimés de Dieu qui voulons vivre en sa présence, de son amour et de son pardon ? Dieu sort pour nous inviter - entrons dans son royaume d’amour et de pardon, d’accueil mutuel et de paix afin que Sa joie soit complète. Ce sera notre petit cadeau d’enfant bien-aimé et reconnaissant  

 

Amen

 

Eva Nocquet

 


Prédication

Parabole du Père qui donna sans compter

et donna encore plus !

 

Ah ! Ce texte de Luc 15, cette parabole, cette histoire émouvante que nous avons tant et tant de fois entendue…Dans ce récit, nous sommes plongés dans un contexte bien particulier : les pharisiens et les scribes trouvent que le maître a de bien mauvaises fréquentations (Luc 15/1-2). Il accueille les pécheurs et mange avec eux. Les péagers, les gens de mauvaise vie, bref, les pécheurs officiels, patentés, déclarés tels de manière irréversible dans les codes moraux de certains maîtres de la Loi à l’époque, sont assis à sa table. Alors, chers amis, vous qui travaillez au sein de nos entraides, il y a fort à parier que vous entendrez aussi dire de vous que vous avez de bien mauvaises fréquentations : vous vous occupez de sans papiers, de SDF [s’ils le sont, c’est de leur faute], de petits délinquants [ils n’avaient qu’à ne pas faire ce qu’ils ont fait !] Peut- être même demain serez-vous suspects… Mais je n’irai pas jusqu’à vous dire de la part de Jésus : « réjouissez-vous lorsqu’on dira faussement de vous toutes ces choses à cause de moi », car je ne suis ni prophète, ni Jésus, mais je n’ai pas résisté à vous suggérer cette parole parce qu’elle vient vers nous au moment où nous avons l’impression que nous sommes en panne d’espérance. Trois paraboles se suivent dans ce chapitre où reviennent comme un leitmotiv les mots « perdu et retrouvé » avec, chaque fois, une gradation : un sur cent, un sur dix, un sur deux. Apparemment l’objectif est d’amener ces auditeurs murmurants à se réjouir des retrouvailles avec ce qui était perdu, à découvrir le vrai visage du Père, à entrer dans une autre compréhension de l’humanité. Dans les diverses traductions de la Bible des intertitres ont été ajoutés à notre passage et induisent des optiques différentes pour le comprendre : « Le Fils prodigue », « La Parabole du fils retrouvé », etc. Alphonse Maillot notait que le titre le plus approprié pour cette parabole devrait être « Le Père aimant ». Peut- être est-ce d’abord en aimant que l’on ouvre à nouveau la voie de l’espérance…La parabole révèle en effet que le fin mot sur Dieu réside en ceci : il est un Père aimant (cf. le Notre Père), son projet est bien que ses enfants apprennent à vivre comme des frères différents, membres d’une même famille, aimés d’un même amour… Beaucoup de membres de nos Églises ont tendance à se montrer critiques à l’égard des distancés de l’Eglise et de la société, de ceux qui ne prennent contact que pour un baptême, un mariage, un enterrement. Mais la liste ne s’arrête pas là. Il y a aussi ceux et celles qui sonnent à nos portes aujourd’hui, ne demandent ni baptême, ni mariage, mais disent très prosaïquement : « T’aurais pas un ticket de métro, un sandwich ou 100 balles ? » Les réflexes que nous pouvons avoir vis-à-vis de telles demandes sont extrêmement divers. Nous pouvons refuser, nous méfier de ceux qui nous sollicitent ainsi, mais nous pouvons aussi considérer que leur demande mérite d’être prise au sérieux au même titre que les demandes d’actes pastoraux. Dans le judaïsme, on estime qu’il ne faut jamais dire à celui qui nous sollicite pour une aumône : « Reviens demain… ». S’il venait à mourir dans la nuit, nous aurions sa mort sur la conscience. Il est vrai que l’Église, dans sa réalité sociologique institutionnelle, a toujours eu un peu de mal à entrer dans de nouvelles perspectives d’accueil envers les plus fragilisés ; il est vrai que cela ne s’est jamais fait sans débat interne. De même c’est aujourd’hui un débat réel et difficile dans notre société. Lorsque retentit à Paris, en 1878, la parole du pasteur Tommy Fallot dont la famille d'industriels avait participé à la vie d'une " Société des amis des pauvres ", comme on disait alors ! et qu’il affirme qu’il s'agit d'aller au-delà de l'assistance, même utile et nécessaire, par une pratique sociale qui donne des signes du «  Royaume »…il est  inutile de souligner et de vous dire que ses paroissiens ne furent pas tous gagnés à cette manière de voir ! Ce récit de l’évangile de Luc nous provoque parce qu’il présente deux fils. Nous nous prenons souvent à imaginer que, dans son amour, Dieu nous a un jour regardés comme le fils prodigue. Mais ne sommes-nous pas plus souvent identifiables au fils aîné qui , lui ,est resté bien cadré dans le système de valeurs qu’il a reçu et qu’il s’est donné ? Ce système , finalement ,n’est pas si mauvais puisque son frère insouciant, dilapidant ses biens, en bénéficiera : il trouvera quelqu’un qui lui permettra de garder les pourceaux moyennant un salaire de misère ! Et c’est aussi parce que lui n’aura pas aliéné la part de bien qui lui revient que le Père pourra encore partager ce qui reste et ouvrir le fils repentant à l’espérance. Lorsque l’évangile de Luc est rédigé, dans les années 80, les communautés missionnaires sont composées de personnes qui sont d’origines extrêmement diverses, juives, païennes, émigrées, esclaves, un monde où les habitudes issues de la culture varient. Un monde où déjà les riches côtoient les plus pauvres. Les premières communautés chrétiennes témoignent bien de la dure réalité du « comment apprendre à vivre ensemble ? ».Comment vivre ensemble lorsque l’on est jeune, riche et bien portant et que l’on croise des pauvres, sans un sou , dont il y a fort à parier qu’ils ne mangent pas à leur faim ? Nos démocraties européennes ont inscrit dans leurs chartes et constitutions de grands principes visant à rendre cela possible mais il n’est pas déplacé de souligner qu’il y a encore bien du chemin à parcourir pour aller plus loin et le concrétiser authentiquement.

***

1/ Depuis vingt siècles les questions ouvertes par ce récit du Père admirable restent présentes et persistantes.

Il y a encore parmi nous des riches, des trop riches et des faibles, des pauvres, des cigales et des fourmis, des prévoyants et des insouciants… Alors y aurait-il un comportement qui serait digne de l’écoute de la Parole ? Un comportement modèle qui nous permettrait de mesurer l’insertion sociale correcte, unique modèle stéréotypé ? Un modèle unique et acceptable ? Face à cela, le récit qui met en confrontation les deux fils et le Père souligne que nous sommes avant tout frères. Frères et sœurs de celui qui frappe à notre porte. Nos associations d’entraide quels que soient leur taille, leurs aspects techniques, ne sont pas seulement des « services sociaux » mais des lieux qui rappellent que nous sommes responsables de nos frères. L’Eglise dans tout cela, même si elle n’a pas su le dire correctement quand il le fallait, ne le conteste pas. Par contre elle a du mal à le décliner et à l’actualiser. Aujourd’hui c’est dans le cadre d’un culte que nous nous retrouvons et nous entendons cette parole qui ne cesse de nous redire que nous sommes frères. Ce terme utilisé, me semble-t-il, 345 fois dans le N.T., ce terme inclusif qui compte aussi les sœurs, renforce l’idée selon laquelle l’Eglise est d’abord une grande famille où se retrouvent ceux qui viennent de tout horizon, de toutes les séparations, de toute religion. Mais, lorsque l’on a affirmé que Dieu est le Père de tous sans distinction, l’on a peut être dit quelque chose de très beau mais d’insuffisant car le plus dur reste à faire : comment le vivre et l’incarner ? La Bible parle souvent des déchirures de notre humanité fraternelle, pour souligner les combats, les oppositions, les haines. Les appels des prophètes dénonçant la spoliation et invitant à une véritable communauté fraternelle ne cesseront de se faire entendre et nous ramènent à une constante : « dans l’histoire de notre humanité, la fraternité est loin d’être idéale ». Lorsque nous nous engageons, comme l’a fait le Père de notre histoire, à réparer la faute du cadet, même si cela peut paraître abusif aux yeux de l’autre frère, même si le cadet semble avoir été aidé bien plus qu’il ne le faudrait, nous entrons dans une logique qui dit publiquement que nous ne pouvons pas vivre en acceptant la dégradation des conditions de vie des autres sans réagir. Lorsque nous nous engageons dans le processus global de ce que l’on appelle « l’entraide », nous sommes un peu comme le Père de cette parabole qui dit : « Certes ! Il y a eu du gâchis lié peut-être à une manière de vivre ou à des conditions socio-politiques dont il serait vain et inutile de nier « l’efficacité » souvent destructrice. Peut-être aussi ce gâchis est-il dû à des fragilités psychologiques indéniables, peut-être même ce qui a été gâché ne pourra pas être totalement réparé, remplacé… Mais malgré cela une nouvelle manière de vivre est possible, imaginable : elle est à construire ! ». Elle ne peut naître que de la rencontre et de l’acceptation d’un consensus nouveau qui n’est jamais écrit par avance, qu’il faut donc inventer, mais,pour le faire, on ne part pas de rien. Il nous faut construire une fraternité qui accepte qu’il y ait des conflits, des divergences de vue ; une fraternité qui prend en compte les oppositions pour tenter et réussir à les dépasser ; une fraternité qui n’est pas béate mais combative, souvent même partisane et qui forcément devra re-poser ses fondements, revoir ses manières de faire et de vivre la solidarité ; une fraternité qui inévitablement fait des choix et vise non pas à maintenir la communion mais à la créer entre tous.

2/ L’histoire qui nous est proposée parle de réconciliation.

Des récits d’opposition, de jalousie, de destruction, de calculs, il y en a de nombreux dans la Bible, par contre les histoires qui évoquent la rencontre, les retrouvailles, la réconciliation ne sont pas si nombreuses que cela. Nos Églises, nos œuvres et mouvements existent parce que nous sommes conscients qu’il y a là un enjeu plus que jamais actuel. Nous sommes conviés à créer, construire, mettre en œuvre une fraternité nouvelle. Et il paraît de plus en plus évident que ce travail nécessite la rencontre de personnes partageant des convictions politiques, religieuses et philosophiques différentes. Dans la crise de l’espérance, il y a nécessité de convergence, de dialogue, de propositions communes pour éviter les replis et les exclusions consenties. Si l’Église n’est pas en elle même un programme politique, elle ne peut se satisfaire des décisions qui créent des différences, des inégalités et renforcent les oppositions sociales. Elle ne peut accepter les éthiques à géométrie variable ; la dissociation entre une éthique politique utilitaire et une éthique qui s’inspire de l’humanisme ou du christianisme. Comme vous l’avez remarqué, le récit ne se contente pas de nous relater l’histoire malheureuse du Fils dit prodigue mais elle met en situation le Père. Nous n’allons pas nous engager dans une approche psychologique de la figure du Père qui agit comme un être vigilant qui guettera le retour de son Fils et saura le précéder sur le chemin de la réinsertion. Car,le récit le dit, le premier à reconnaître de loin le fils perdu est bien le Père, il l’embrasse, il est même rempli de joie. Finalement, par ce geste qui semble le livrer en spectacle, le Père dépasse l’indifférence humaine et reconnaît que l’autre souffre. Il entend sa plainte et lui fait droit sans compter. Il se fait alors le défenseur de celui qui n’a plus de voix car il s’est discrédité socialement.

3/ La troisième chose que j’aimerais partager avec vous pourrait s’intituler « petit catéchisme à la portée de tous pour travailler à redonner l’espérance. »

L’Evangile n’a cessé de nous le redire, le temps de carême le précise : « le fils de l’homme est venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus » (ce et ceux). Alors le Père sur la trame de ce récit nous apparaît comme celui qui recrée un espace, un lieu où son Fils sera à nouveau :

·                        Accepté

·                        Reconnu

·                        Aimé

·                        Capable de refaire des projets.

Oh ! Certes il n’est pas évident que l’aîné, l’autre fils soit gagné à l’idéal du Père. Il n’est pas dit que le fils prodigue ne souffrira pas des gens bien-pensants qui jugeront utile de lui rappeler qu’à un moment de sa vie il n’était qu’un déchet…

Mais cela n’empêchera pas qu’il redevienne par une volonté délibérée, partisane, résolue, un membre à part entière de la société à laquelle il appartient. Ces mots, ces mots fragiles ne sont pas faciles, mais ils continuent d’être la base d’une théologie de l’espérance, d’ouverture à demain, d’ouverture à Dieu… d’ouverture à l’autre et finalement au Tout AUTRE.

Amen
                                                                Frédéric Verspeeten

 

 

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Isabelle Coste-therond 05/06/2016 12:37

Merci ...