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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Culpabilité, Bible et société (juin 2009)

26 Mai 2009 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #2009

Éditorial 

LA CULPABILITÉ

 

Même si la culpabilité fait partie du vocabulaire usuel, la notion reste difficile à définir. En droit elle est un fait établi lors du verdict, en psychologie elle devient un sentiment. On peut être coupable comme on peut se sentir coupable. On peut aussi culpabiliser ou se culpabiliser. La culpabilité peut être individuelle ou collective, réelle ou imaginaire, morale ou pathologique…

Est-elle nécessaire ou inutile, salutaire ou destructrice ? La question n’est pas théorique, elle concerne nos existences… Qui ne s’est jamais senti coupable, à tort ou à raison ? C’est pourquoi ce numéro s’ouvre par un témoignage. Nous avons ensuite laissé la parole à des psychologue, pasteur, rabbin, thérapeute et philosophe.

 

Bonne lecture à tous.          LP



SOMMAIRE

Du bon usage de la culpabilité, point de vue d'une philosophe (en ligne)

Se sentir coupable, point de vue d'une thérapeute  (en ligne)

Coupable ou non coupable, point de vue d'un rabbin

Culpabilité et Bible

La culpabilité au regard de l'Evangile, point de vue d'un pasteur

La culpabilité en quelque mots…




Point de vue d’une philosophe

 

DU BON USAGE DE LA CULPABILITÉ

 

Pour parler de la culpabilité, nous disposons de plusieurs métaphores. On peut, par exemple, se dire « accablé par le poids d’une faute » ou « rongé par la morsure du remords ». Mais l’image la plus fréquente est celle du tribunal intérieur qui nous condamne et nous inflige une punition. Le sentiment de culpabilité naît d’un dialogue de soi avec soi-même sur ce forum qu’on appelle très justement le « for intérieur », il naît d’une conscience dédoublée qui « se » condamne. Paul Ricœur notait que la tournure « je me sens coupable » utilise la forme grammaticale dite « accusatif »[1]

On a souvent dénoncé les méfaits de cette conscience malheureuse qui s’accuse, voire se complaît parfois dans l’auto-flagellation, et qui peut même conduire à une véritable haine de soi. On n’a pas manqué de dénoncer les méfaits d’une éducation qui, en cultivant le sens du devoir et de l’examen de conscience, entretient un sentiment de culpabilité qui peut en venir à prendre les allures du masochisme. Le titre de cette brève réflexion peut donc surprendre ! Il est certain qu’il existe une forme obsessionnelle et pathologique de la culpabilité qui consiste en un excès d’auto-accusation, en une incapacité à se pardonner ou à se sentir pardonné, en une incapacité, en un mot, à tourner la page, à renvoyer le passé au passé pour vivre le présent et préparer l’avenir. Pourquoi alors parler de « bon usage de la culpabilité » ? C’est que, comme le signalait le psychanalyste Jacques Lacan, il y a deux façons d’être dans la pathologie, l’une est de ne pas sortir de la culpabilité et l’autre de ne pas y entrer. Ne pas en sortir, c’est la névrose ; mais ne pas y entrer, c’est la psychose ! La névrose de culpabilité est bien connue et depuis longtemps étudiée ; l’autre forme pathologique n’est sans doute pas nouvelle mais elle prend une importance tout à fait nouvelle et a de quoi inquiéter.

Les enseignants et chefs d’établissements, comme les magistrats chargés des mineurs, disent avoir de plus en plus affaire à des jeunes qui semblent tout à fait dépourvus du sentiment de culpabilité. La notion de faute leur semble étrangère ; le crime de sang même peut ne pas être perçu comme un mal. Ces jeunes peuvent bien regretter de s’être fait prendre, d’avoir à payer le prix de leur délit ou crime mais ce regret n’a rien à voir avec un quelconque sentiment moral. Chez ces jeunes, l’instance intérieure de jugement (le for intérieur) semble avoir disparu, à moins qu’elle n’ait jamais été construite. C’est la capacité à se dégager de soi pour adopter le point de vue de l’autre qui fait ici défaut : quand on adhère de façon fusionnelle à ce que l’on a fait, aucun jugement moral n’est plus possible ; aucun dialogue de soi à soi n’existant plus, c’est tout le lien social, le dialogue de soi avec les autres, qui est menacé.

C’est le constat de ce déficit de culpabilité, de moins en moins rare, qui suggère qu’entre deux pathologies, celle du trop et celle du trop peu, il faut tracer une voie de crête et on peut penser, à la suite de Paul Ricœur, qu’elle consiste à toujours coupler culpabilité et responsabilité. La responsabilité est la face sociale d’une réalité dont la culpabilité est la face subjective. Encore faut-il préciser que « responsabilité » peut et doit s’entendre en deux sens complémentaires : la responsabilité-imputation et la responsabilité-mission.

Dans le premier sens, le responsable est celui à qui on peut imputer une action (ou une omission) et qui est, en conséquence, censé rendre des comptes à la fois en ayant à expliquer son geste (ou absence de geste) et à en payer les conséquences. Il s’agit de la responsabilité juridique qui regarde vers le passé en cherchant qui a fait ceci ou cela. Un autre aspect de la responsabilité a été largement promu par les philosophes contemporains, à la suite de Hans Jonas, c’est celui d’une responsabilité pour l’avenir ; l’homme responsable est cette fois celui dont l’action est commandée par la représentation des suites de son action. Il s’agit de la responsabilité morale qui regarde vers l’avenir en cherchant comment le préserver.

La responsabilité, sous son double visage, vient corriger ce que la culpabilité risque toujours d’avoir de morbide. Elle nous dégage du face à face avec nous-mêmes et nous réinscrit dans la vie sociale car nous sommes responsables devant les autres et, éventuellement, des autres. À une époque où le déni de culpabilité est en passe de devenir un risque plus grave que l’excès de culpabilité, il semble important de cultiver le sens de la responsabilité et ceci tant au niveau individuel et psychologique que collectif et social. Nos politiques pourraient ainsi préférer, à l’obsession de la repentance, l’action réglée par l’impératif catégorique de la responsabilité, tel que l’énonce Hans Jonas : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre ».

 

Sylvie Queval



[1] « me » est le pronom personnel de la première personne du singulier « je », décliné à la forme accusative.




Point de vue d’une thérapeute

 

SE SENTIR COUPABLE ?

 

L’idée de culpabilité renvoie à l’idée de faute. Se sent coupable celui qui a commis une agression nuisant à son semblable ou à sa communauté. Du moins, si faute il y a eu, on attend de lui qu’il se sente coupable. Les points de vue du juriste et du philosophe ne devraient pas sur cette question entrer en conflit avec celui du thérapeute. Toutefois les choses ne sont pas si tranchées.

Ainsi celui qui a commis l’agression ne se sent pas toujours coupable : il estime avoir agi en conscience, s’être vengé d’une injustice par lui subie ou avoir fait justice pour ses semblables qu’il a voulu protéger ou venger (actes de résistance en temps de guerre par exemple). Mais plus subtilement, et c’est de cela qu’il m’intéresse de parler aujourd’hui ici, il y a aussi la culpabilité de celui ou celle qui n’a apparemment commis aucun délit, mais qui s’adresse des reproches à soi-même : coupable de n’avoir pas assez aimé ses enfants, son conjoint, coupable d’avoir déçu ses parents, coupable de ne pas se montrer assez attentif à ses proches, coupable de ne pas en faire plus dans son milieu professionnel. On pourrait ajouter l’enseignant qui ne parvient pas à aider ses élèves à apprendre, l’infirmière qui repart à son domicile en laissant apeurée sur son lit d’hôpital la personne âgée qui devra passer la nuit avec ses angoisses, etc.

 

Le fils prodigue

Je lis en ce moment (avec bonheur !) le livre de Lytta Basset La joie imprenable[1]. Ce pasteur y étudie et commente longuement la parabole du fils prodigue. « Un homme avait deux fils… » Elle évoque cette faute « improbable » qui flotte entre les trois protagonistes. Y a-t-il un coupable dans cette histoire ? Le plus jeune fils semble tout désigné. Il a demandé sa part d’héritage puis a tourné les talons, laissant son aîné seul avec son père pour faire fructifier le domaine. Il a tout dépensé puis, réduit à mourir de faim, il se souvient qu’il a un père et retourne au logis, repentant, prêt à se nourrir comme les porcs du domaine. Il a toutes les raisons de se sentir coupable : ingrat, jouisseur, en échec total… Or il va être accueilli avec la plus grande joie par son père. L’aîné ? Il est rongé par la jalousie et se plaint à son père : pour moi qui t’ai assisté depuis toujours, qui ne t’ai rien demandé de ma part du travail, tu n’as jamais fait tuer le veau gras… Il est coupable d’envie, de mesquinerie au lieu de se réjouir avec son père de voir revenir son frère, ce cadet qui, en fait, lui avait déjà pris la place il y a bien longtemps. Deux coupables alors ? Mais le père, ah ! le père… Quelle belle figure de père ! Que pourrait-on lui reprocher à ce père-là ? D’avoir accepté de servir un enfant plus que l’autre ? Ou peut-être de n’avoir pas su retenir le plus jeune fils, de ne l’avoir pas assez aimé ! Car au fond, pourquoi est-il parti ce cadet ? S’il avait été pleinement heureux au domaine ne serait-il pas resté ? Qu’allait-il chercher qu’il ne trouvait pas au domaine près de ce bon père et de ce frère sérieux et travailleur ?

Nous y voilà, il lui manquait quelque chose. Nous cernons peut-être là une des ouvertures les plus intéressantes de la parabole pour nous renseigner sur les raisons de la joie du père à voir revenir l’enfant ingrat et jouisseur qui s’est si peu préoccupé de son père et de son frère par le passé. Le cadet avait manqué de… mais l’aîné aussi. L’un comme l’autre au vu de leur histoire pourraient faire des reproches à leur père. Ou s’ils ne les ont pas formulés, peut-être le père se les sert sans doute tout seul. Manque d’amour. Ces enfants-là n’ont pas été comblés. Le père pourrait-il être celui qui se sent finalement le plus coupable ?

Nous voilà au cœur de notre sujet. Être coupable ou se sentir coupable ? Avoir à rendre compte devant la justice sociale ou être en mal-être avec sa propre conscience ? La culpabilité : un ressenti ou une réalité ?

 

La faute improbable

Chacun de nous garde toujours, sans avoir de réel délit sur la conscience, le sentiment plus ou moins précis de ne pas en avoir fait « assez » pour ses enfants, ses parents, ses amis, sa communauté, son conjoint, l’humanité souffrante. On trouvera toujours un objet à ce sentiment de culpabilité. Car, en fait, il s’agit de notre rêve jamais réalisé d’avoir comblé l’autre. Nous ne sommes comblants pour personne et nous ne sommes comblés par personne. Nous ne l’avons jamais été. C’est le "manque à être" dont parlait si bien Françoise Dolto, la faille dont parlait Lacan et que connaissait Jésus, même si on peut penser que lui était comblé par l’assurance de l’amour du Père. Mais à la dernière seconde, avant le oui final, le doute a existé pour lui aussi, aussi nous est-il si proche, si fraternel. Car ce qui fait l’homme c’est ce doute qui rôde toujours : suis-je assez aimé ? et donc le pendant est inévitable : suis-je assez aimant ? La faute improbable, dit Lytta Basset.

La faute fantasmée, dirait le thérapeute. Laisser ceux que l’on aime avec cette béance. Le tout petit le devine dès le premier souffle : il est désormais séparé de sa source de vie. Il va apprendre à faire le chemin de la relation. Fusionner n’est pas aimer. Aimer, c’est créer du lien et pour cela il faut une distance entre deux êtres. Mais dans cette distance s’installe immédiatement le doute. Le nouveau-né va donc découvrir la relation et le doute. M’aime-t-elle (il) infiniment ? Est-ce que je l’aime infiniment ? Est-ce que je la (le) comble ? Non, jamais infiniment. L’infini n’est pas du ressort de l’homme. Seul son désir est infini.

 

L’avis du thérapeute

C’est ainsi que je vois, en tant que thérapeute, la question de la culpabilité (en dehors de tout acte délictueux). Savoir que je ne serai jamais comblante pour personne, quelle blessure pour l’ego ! Donc toujours un peu décevante, comme je serai moi-même toujours un peu déçue. Mais dans cette tristesse il y a une lumière, un espoir, un rebondissement de la Vie. Non, je ne serai jamais tout pour un autre. Deuil de la toute puissance et joie de la liberté retrouvée ! Retour de la vivifiante humilité, acceptation de mes limites et re-découverte de la dimension reposante de celles-ci. Je ne suis qu’un enfant de Dieu. Je ne peux ni plus, ni moins. Ainsi je ne suis pas coupable non plus de la souffrance de l’autre sauf à l’avoir délibérément, cyniquement provoquée. Chacun de nous ne souffre que de sa blessure, construite dans son histoire et tous ceux qu’il va rencontrer ne seront pas comptables de celle-ci. Non, je ne suis pas coupable, ni même responsable de la souffrance de l’autre. Je n’ai pas à la réparer et si toutefois je m’y essaie, je ne suis pas coupable d’échouer. Mais je peux en lien fraternel avec l’autre entrer en compassion avec lui face à sa souffrance.

Le thérapeute aussi connaît la compassion. Il sait qu’il ne va pas délivrer l’autre de ses souffrances mais il va entrer en relation avec lui et c’est sans doute l’essentiel de ce que demandent ceux qui décident de commencer un travail thérapeutique.

C’est ainsi que je vois mon métier : aider les personnes avec qui je travaille à faire ce chemin, reconnaître que leur blessure leur appartient, qu’ils peuvent en parler devant un autre compatissant et aidant qui leur permettra de l’intégrer mais ne les en délivrera pas. La blessure de chacun a toujours à voir avec la culpabilité : la sienne et/ou celle d’un autre, parent, conjoint, enfant.

« Guérir » a donc toujours à voir avec la fin de la culpabilité : pardonner à l’autre blessant, se pardonner à soi-même d’avoir été blessant. Sortir de cette toute-puissance de pouvoir « réécrire l’histoire » que ce soit la sienne ou celle de l’autre, s’accepter dans sa dimension d’homme, aimer à la hauteur de l’homme en n’étant jamais ni comblé, ni comblant, c’est tout un travail d’en prendre conscience puis de l’accepter et dans le meilleur des cas de s’en réjouir pour laisser une place, un espace pour un autre amour et une joie imprenable.

 
Nicole DEHEUNYNCK-BLIEZ
Praticienne-Conseillère en relations

Association ADCP : Accompagner le Développement du Couple et de la Personne. http://adcouple.free.fr - adcouple@free.fr

 



[1] L. Basset (1996, 2004) La joie imprenable, Albin Michel, Spiritualités vivantes


 

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