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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Images, protestantisme et société : les protestants sont-ils des iconoclastes? (juin 2006)

3 Août 2009 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #2006

Éditorial

 Les images

 Têtes de statues brisées par les iconoclastes (Eglise Saint-Nicolas de Rethel (08)

« Tu ne te feras pas d’images taillées, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre.[i] ». L’interdit biblique a été appliqué à la lettre par le judaïsme et l’islam[ii]. En revanche, la question des images a fait débat chez les chrétiens, suivant les moments et suivant les Églises. L’interdit biblique concerne-t-il toutes les images, uniquement les images devenues idoles ou simplement les images taillées, donc les sculptures ?

Tous rejettent l’idole, c’est-à-dire l’image adorée, l’image comme apparence devenue réalité, l’image comme moyen de s’approprier les dieux et leurs pouvoirs. La question des images est donc d’abord théologique[iii]. Quand une image devient-elle une idole ? Quelle place accorder aux images dans nos Églises, en particulier celles issues de la Réforme, Églises de la Parole ?

Cette question est aussi devenue une question de société, car nous sommes dans une société de l’image. Qu’il s’agisse d’un homme politique, de monsieur ou de madame lambda ou d’une star, l’image, sa propre image mais aussi celle des autres, est devenue capitale. Les stars, jadis appelées idoles, sont devenues des icônes. Avec la télé-réalité[iv], ce n’est plus le talent qui fait de vous une star, mais le simple fait de passer à la télévision !

Les vieux débats théologiques ne sont pas à ranger dans une bibliothèque poussiéreuse mais à relire pour mieux cerner les travers de notre société.

 

Bonne lecture

 

LP



[i] Ex 20,4

[ii] Il existe de rares exceptions qui confirment la règle. La synagogue de Doura Europos (En Syrie actuelle) est réputée pour ses peintures murales. Certains manuscrits persans représentent le Prophète.

[iii] Elle est aussi devenue une question d’actualité avec les manifestations qui ont suivi la publication des caricatures du Prophète.

[iv] Il est frappant de constater que la télé n’est plus miroir de la réalité mais est devenue la réalité… pour certains.Tribunes du temple de Jawor en Silésie


SOMMAIRE

A l'image de Dieu ou pas d'images de Dieu ? (en ligne)
Les protestants et les images
L'icône dans le monde orthodoxe
Quoi de neuf du côté des images ? (en ligne)



Théologie

 

À l'image de Dieu ou bien pas d'images de Dieu ?

 

Nous vivons, semble-t-il, une période qui menace la parole comme vecteur prioritaire des relations humaines. L'usage commun du slogan pourrait déjà être considéré comme une amputation de la parole. Mais que dire des images en tous genres, chargées souvent, et pas seulement chez les publicistes, de présenter - ou plutôt d’assener - un "message" (sic) : pas de place pour une réponse !

Je n'ai pas de compétence pour évaluer la possibilité de freiner, de compenser ou de renverser ce triomphe de "l’image" sur la parole. Mais il me paraît nécessaire, pour comprendre l'interdiction biblique des images de Dieu, d'en retrouver la notion antique et proche-orientale. Peut-être cette (re)découverte nous aidera-t-elle à entendre la curieuse, l'audacieuse parole biblique qui, de la créature humaine (voire du couple humain) placée au sommet de l'œuvre créatrice de Dieu, déclare qu'elle est « à l'image et à la ressemblance de Dieu ».

Quand la parole écrite constituait une œuvre, moins surabondante que de nos jours, ni pervertie en slogan, cette notion antique de l'image n'avait rien à voir avec l'idée d'une illustration. Au reste, l'hébreu biblique dispose d'une série de mots signifiant idole(s), en particulier pour les interdire dans le second commandement (Exode 20/1-4s), et d'une autre série pour évoquer une représentation, une ressemblance (cf. notamment Genèse 1/7).

L'idole, pour l'israélite, c'est une autre divinité et sa représentation, sculptée plus ou moins grossièrement. Le livre des Nombres préférait parler de Dieux étrangers, pour en interdire le commerce aux israélites, fermement invités à une fidélité exclusive[1].

Le Dieu qui donne rendez-vous à Moïse sur le mont Sinaï interdit sa propre représentation, même symbolique. Il ne saurait, précisément, être rangé parmi les dieux étrangers et traité comme l'un d'eux, mais affecté au seul Israël. Il est totalement autre et échappe à toute représentation, symbolique ou se voulant réaliste. Israël confesse ce Dieu-là en évoquant non pas une forme, quelle qu'elle soit, mais son action libératrice qui fonde les Dix Paroles (le Décalogue), comme disent aujourd'hui nos frères juifs.      

Or l'image, notamment « l'image taillée » est impuissante à évoquer la présence active de ce Dieu-là. Il est un Dieu vivant, qui fut et qui est libérateur. L'image taillée, au contraire, évoque non une présence active mais une fixité. Elle est donc totalement inadéquate, fausse, trompeuse et injurieuse.

Mais il faut aller plus loin que cette inadéquation blasphématoire. C'est ici précisément qu'il importe de retrouver la conception antique de l'image, conception qu'a conservée de son côté le monde enraciné dans le Coran. Non seulement l'image ne peut que trahir ce Dieu-là, mais surtout, dans l'antiquité biblique et dans la tradition musulmane, l'image ne représente pas : elle participe à la réalité de l'objet, évoqué plutôt que représenté. Se donner une « image taillée » de ce Dieu-là, c'est en quelque sorte se l'approprier, l'enfermer, le tenir à disposition, fût-ce pour des sacrifices ou d'autres actes cultuels. Prétention évidemment insoutenable quand il s'agit du Dieu libérateur (Exode 20/2). Pas d'images, taillées ou autres, mais, puisque ce Dieu-là a parlé et parle, il importe d'écouter cette Parole qui ne saurait vieillir et d'y répondre par toute une vie, prières et offrandes comprises. Il n'y a « rien à voir » en l'occurrence, mais il est capital d'écouter pour répondre.

Reste alors à comprendre comment l’ancien Israël, qui n'a jamais placé la moindre image dans le Temple bâti et rebâti à Jérusalem jusqu'en 70-71 de notre ère, a osé retenir que la créature humaine pouvait être « à l'image et à la ressemblance de Dieu ». Les exégètes n'ont pas fini d'en discuter et de proposer chacun son interprétation. Je ne saurais prétendre vous fournir enfin la bonne ! Mais de même que les Dix Paroles ne peuvent se recevoir comme une statue mais sont à accueillir comme venant d'un Dieu activement présent, de même le poème qui ouvre le livre de la Genèse offre à notre foi non un statut acquis d’office mais ce rôle impressionnant de partenaire actif de ce Dieu toujours créateur, toujours actif. « L’image et la ressemblance » pourraient bien consister alors non dans je ne sais quelle communauté de nature mais comme la participation active, réelle au projet de Dieu pour l'humanité.

D'après l'évangile selon Jean (chapitre 15), Jésus a reformulé cette impressionnante vocation des êtres humains devenant disciples, notre impressionnante vocation. « Je ne vous appelle plus serviteurs », dit-il, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous appelle amis parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon père » (v.15). L'idole est plus que jamais déplacée, in-décente au sens originel de ce mot (i.e. « qui ne convient pas ») mais aussi au sens usuel qu’a pris ce mot par la suite : choquant, obscène ! L’image ne peut plus être comprise à l’antique, comme une partie à la fois détachée et pourtant toujours attachée à l’objet, parce que ce Dieu-là n'est précisément pas un objet ! Il ne livre pas son portrait ni ne détache       un morceau de lui-même. Activement vivant, il suscite des partenaires qui deviennent ainsi ses coopérateurs (1 Corinthiens 3/9 ; 1 Thessaloniciens 3/2) et des témoins de Dieu.

Une suggestion : quand nous relisons ou récitons le Décalogue au cours d’un culte et lorsque nous relisons le poème de la création de l'Univers, prenons notre temps, n’allons pas trop vite ! C'est de toute notre vie, de tout notre être devant Dieu qu'il s'agit ! Ça mérite bien d’aller au pas, sans se précipiter, de peur d’être vite essoufflé. Ne trouvez-vous pas !

 

É. Babut


[1] La foi israélite ne deviendra explicitement monothéiste qu'au VIe siècle avant J-C., à l'époque de l'Exil, lorsque le Dieu libérateur ne pouvait être considéré comme une divinité astreinte à la protection d'un territoire et d'un peuple.


Société

 

Quoi de neuf du côté des images ?

 

L’image se porte bien, elle se porte même à merveille. Quelques lieux communs suffisent à nous en convaincre : les affiches publicitaires couvrent nos murs, les journaux les plus sérieux introduisent des images dans leurs pages jugées trop austères, un curriculum vitae sans photo n’est plus recevable, les politiques ont des conseillers qui soignent leur image et on ne conçoit plus guère un programme politique qui ne s’accompagnerait pas du portrait de son porteur...

Ces phénomènes pourraient ne s’interpréter que comme l’expression actuelle d’une tendance intemporelle. Du premier qui posa l’empreinte de sa main sur les parois d’une caverne pour y laisser son image, à notre contemporain qui  orne de graffitis les murs de sa cité, y a-t-il une énorme différence ? Là où il y a de l’humanité, il y a besoin de produire des images, besoin de re-produire le monde réel, d’en forger une représentation. Façonner une image, c’est d’une certaine manière affirmer sa puissance, c’est se faire maître d’un monde inquiétant.

L’interdiction de faire des images ne se comprend d’ailleurs que parce que c’est une passion humaine que de faire des images. Interdit-on ce que nul n’envisage de faire ? Or, cet interdit est ancestral, celui du Deutéronome (5,8) n’en est qu’une des formes. L’antiquité grecque connaît aussi une tradition de dépréciation de l’image, considérée comme un double trompeur et une source d’illusions. Toute notre tradition occidentale est sous le signe de cette défiance à l’égard des images qui se font passer pour ce qu’elles ne sont pas et menacent, dit-on, de détourner du réel.

Quelle différence alors entre l’image publicitaire mettant en scène des corps jeunes, beaux et bien portants et la statuaire antique offrant en modèle des corps d’athlètes sans défaut ? Quelle différence entre l’homme (ou la femme) politique soignant son image télévisuelle et le sénateur romain payant fort cher le meilleur peintre pour brosser son portrait ?

Quelle différence entre le consommateur assidu de bandes dessinées et le fidèle médiéval contemplant les fresques de son église ou les bas-reliefs et sculptures de la cathédrale la plus proche ?

Une première différence s’impose, elle est d’ordre quantitatif. Nos moyens de diffusion et de distribution donnent au goût humain de l’image, des moyens jamais connus. La dernière photographie de n’importe quel top-modèle circule en un nombre d’exemplaires que les Anciens ne pouvaient envisager, elle est relayée par des media d’une puissance toute nouvelle ; les nouvelles technologies de l’information et de la communication – Internet en tête – donnent aux images un champ de propagation qui n’a rien de commun avec ce que permettait la copie artisanale ou même l’imprimerie. L’essor technique a démultiplié la présence des images.

On peut alors se demander si l’extension quantitative des images ne produit pas une rupture qualitative avec le passé récent. Jusqu’assez récemment, la production et la possession d’images étaient le fait d’une élite sociale et/ou économique. Seuls des notables pouvaient financer la production de tableaux, bas reliefs, sculptures… Ils en étaient aussi les premiers et plus nombreux consommateurs. Faut-il parler de démocratisation de l’image puisqu’il n’est plus grand monde qui n’ait accès à son propre portrait, photomaton aidant ? Il est certainement juste de parler, pour le moins, de massification : nul ne vit plus hors de l’influence des images.

Cette extension du nombre de personnes concernées par le phénomène « image », va de pair avec une extension des secteurs de pénétration des images. Les images (peintes, gravées ou sculptées) n’ont longtemps eu, principalement, que des fonctions religieuse (glorifier la puissance divine et instruire un peuple souvent illettré) et politique (glorifier le prince du moment) ; or si elles gardent tout leur poids politique, elles ont, dans l’occident sécularisé, beaucoup perdu de leur usage religieux. Elles ont en revanche envahi le champ économique, aucun produit n’est plus lancé sur le marché sans que son image soit omniprésente sur les murs des villes et campagnes, sur les écrans de télévision, de cinéma et d’ordinateurs, voire sur des T-shirts promotionnels.

Les images touchent tout le monde et partout et, ce faisant, la passion humaine profonde s’exacerbe : le plaisir de produire et regarder des images est à la portée de tous. Il n’est pas propre à notre société d’être idolâtre, c’est le propre de l’homme mais il est certain que notre idolâtrie foncière n’a jamais trouvé tant de facilité à se satisfaire.

Il n’est alors pas inutile de rappeler le danger des images puisque ce danger s’est accrû proportionnellement à la prolifération des images. L’image se fait passer pour ce qu’elle n’est pas, on le sait depuis Platon qui dénonçait le peintre Zeuxis pour son tableau figurant des raisins si ressemblants que les oiseaux mêmes en étaient dupes et venaient les picorer. Si l’anecdote est invérifiable, nous savons bien, en revanche, à quel point l’image télévisuelle peut leurrer. Les risques de confusion entre réel et virtuel ont été maintes fois soulignés, l’image – surtout si elle est mobile – fascine et sidère, elle restreint la capacité critique ; qui n’est tenté de croire ce qu’il voit ?

Inutile de se lamenter sur l’invasion des images, inutile de rêver un monde d’images véridiques. Un seul remède semble à la hauteur du phénomène, une éducation pensée au monde des images. Elle existe de-ci de-là, on ne peut que souhaiter qu’elle soit généralisée.  

 

Sylvie Queval

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