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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Les mythes fondateurs du protestantisme (été 2006)

4 Août 2009 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #2006

Éditorial

 

Nos mythes fondateurs

 

 

Mythe ou réalité, cette expression bien connue sous-entend-elle que le mythe ne recouvre pas la réalité ? De même on peut dire de quelque chose qui n’a pas d’existence réelle que c'est un mythe. Le dictionnaire des trésors de la langue française définit le mythe comme un « récit relatant des faits imaginaires non consignés par l'histoire, transmis par la tradition ». Le mythe nous tromperait-il ?

Le récit mythique parfois soupçonné ou dénigré par les uns, peut s’avérer fondateur pour les autres. Le mythe n’est pas du domaine de l’histoire ni du temporel, mais du domaine de l’être[1], de l’intemporel. Il ne nous dit pas ce qui s’est passé ni quand, mais il nous dit qui nous sommes. Cela ne signifie pas que le mythe nous trompe, mais que la réalité des faits racontés compte moins que la signification du récit pour aujourd’hui !

Lorsque les protestants américains voient dans leur histoire des mythes fondateurs, cela signifie que ces récits les renvoient à eux-mêmes, à leur identité collective. En un sens, ils sont donc bien actuels. Que les États-Unis soient effectivement une nouvelle terre promise n’est pas l’essentiel, ce qui compte c’est que les protestants américains les aient vus comme telle. Que Marie Durand ait inscrit sur la margelle d’un puit le mot résister n’est pas le plus fondamental. Ce qui importe c’est que le protestantisme français s’identifie à cette résistance. Le mythe n’est pas une histoire passée, mais bien au contraire un récit pour notre présent…

Bonne lecture

LP

 


[1] En langage soutenu, on pourrait dire que le mythe ne se veut pas intemporel mais ontologique. 



SOMMAIRE


Luther affichant ses quatre-vingt quinze thèses (en ligne)
Les Etats-Unis et leur mythe fondateur (en ligne)
Les Afrikaners, l'autre peuple élu
Marie Durant, symbole de la résistance à l'intolérance religieuse



 

Luther affichant ses quatre-vingt quinze thèses

 

 

Un 31 octobre 1517…

Je me souviens, étant enfant, de cette image rencontrée dans un dictionnaire encyclopédique où Luther affichait ses quatre-vingt quinze thèses sur une porte, un soir éclairé par une bougie. J’apprenais ensuite que l’événement s’était produit le 31 octobre 1517 et que le moine allemand y dénonçait, entre autres, l`abus de la vente des indulgences. L’acte fondateur du protestantisme est aujourd’hui commémoré lors de la Fête de la Réformation, le dimanche qui suit le 31 octobre. Il ne semble donc pas y avoir matière à discussion.

Pourtant si la célébration de la Réformation a commencé déjà du vivant même de Luther, ce n’est qu’en 1617 que la date se fixe autour du 31 octobre (ou le dimanche le plus proche). C’est le prince électeur du Palatinat, un calviniste, qui inaugura une célébration à l’occasion du centenaire de l’affichage… La date de la fête ne s’est donc pas imposée d’office…

 

Luther a-t-il vraiment affiché ses thèses ?

L'authenticité du document n'est pas contestée, mais la réalité de l’affichage fait aujourd'hui débat parmi les historiens. Dans les années 60, deux historiens allemands ouvrent le débat. Quels sont leurs arguments ?

L’affichage n’est attesté que par une source, une courte biographie de Luther publiée par Melanchthon en 1546, trois mois après la mort du réformateur. Melanchthon qui arrive en 1518 à Wittenberg n'a cependant pas pu être lui-même témoin de l'événement. Il n’y a donc aucune source du vivant du réformateur, pas même dans ses propos. Luther affirme seulement s’être adressé de façon privée aux autorités religieuses. Ses thèses ne se diffusent que parce qu’il les a envoyées aussi à des amis.

L’autre argument avancé concerne le genre littéraire du document. Il est manifestement rédigé en vue d’une dispute universitaire et aurait principalement été inspiré par les abus du moine Johann Tetzel, avec lequel Luther entretiendra une controverse au cours de l'année 1518. Le titre original des quatre-vingt quinze thèses est d’ailleurs Martini Lutheri disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum.

Des contre-arguments ont été avancés. Melanchthon, dont le témoignage est contesté, est un proche de Luther et traditionnellement une source fiable. Il est avéré que dès le mois de novembre 1517, les thèses de Luther connaissent déjà une certaine diffusion. Dès le départ le document ne s’est pas limité à un cercle privé. Si l’affichage n’est pas prouvé, il reste néanmoins vraisemblable.

 

Au-delà de l’histoire, le mythe

L’affichage (historique ou non) des quatre-vingt quinze thèses reste un acte fondateur. Il ne dit pas quand le protestantisme est né, mais bien quelle est la nature du protestantisme.

Ce n’est pas, en effet, un acte destructeur qui est à l’origine du mouvement réformateur. Sa source profonde a été et demeure positive. Elle n’est pas rupture avec l’Église de Rome, mais bien, fidélité première à l’Évangile. On ne peut parler de rupture que lorsque Rome excommunie Luther le 3 janvier 1521.

A travers ses quatre-vingt quinze thèses, Luther affirme la doctrine de la Grâce seule qui fut et reste l’honneur du protestantisme. La Réforme commence par l’acte d’un homme seul qui agit en son âme et conscience. Cet homme nous prend à témoin en divulguant ses thèses au public, ainsi proteste-t-il contre, mais aussi devant nous !

Nous avons glissé de l’acte historique qui fait débat au mythe fondateur du protestantisme qui, lui, échappe à la controverse.

 

                                                                                         Éric Deheunynck 




Les États-Unis et leur mythe fondateur



La « Science de la création »

En cette année 2006, soit pratiquement un siècle et demi après la parution du livre de Charles Darwin, l’Origine des espèces, un nombre surprenant d’Américains continue de croire, comme l’évêque James Usher (1581-1656) que la Création a bien eu lieu en 4004 avant notre ère ou, qu’en tout cas, elle ne remonte pas à plus de 10 000 ans ; que le Déluge (« la grande inondation ») est lui aussi un événement historique datable et qu’il est donc indispensable de poursuivre les fouilles sur les pentes du mont Ararat, de manière à apporter des preuves visibles, tangibles de l’existence de l’Arche de Noé. Or ces Américains sont loin d’être tous des obscurantistes, des fondamentalistes obtus ou tout simplement des victimes de l’insigne faiblesse de l’enseignement secondaire aux États-Unis. Les « créationnistes scientifiques » appartiennent au monde universitaire. Ils n’ignorent rien des plus récentes découvertes, ni des arguments de leurs adversaires. Experts en épistémologie[1], ils ont remarquablement mis en lumière les points faibles de l’évolutionnisme qui, soulignent-ils, n’est finalement qu’une théorie ni moins ni plus scientifique que la leur. Eux-mêmes se gardent bien de faire la moindre allusion au texte biblique. N’est-il pas équitable, concluent-ils, qu’une grande démocratie, éprise de liberté et de justice, accorde à la « science de la création » et à la « science de l’évolution » une place égale dans l’enseignement officiel et dans tous les manuels en particulier ? En 1982, le juge du district fédéral de l’Arkansas fut amené à se prononcer sur la constitutionalité d’une loi que les créationnistes étaient parvenus à faire voter. Le juge ne fut pas dupe. « Cette démarche », déclara-t-il, « constitue purement et simplement une tentative pour introduire la version biblique de la création dans les programmes scolaires de l’enseignement public. » Elle tombe sous le coup du 1er amendement de la Constitution[2].

Malgré leur revers, les « créationnistes scientifiques » ne se tiennent pas pour battus. Leur « Institut pour la Recherche sur la Création » est une organisation puissante qui compte cent mille membres, dont sept cents chercheurs scientifiques diplômés. Particulièrement présente dans le monde des médias, elle est l’héritière d’une longue tradition qui, avec le « sionisme chrétien » est le signe le plus évident de la présence, parfois cachée mais constante, du grand mythe fondateur des Etats-Unis.

 
Les Pères Pèlerins : histoire et mythe

            1620 : une centaine de « séparatistes » débarquent du Mayflower sur les côtes américaines. D’abord réfugiés en Hollande, ces Dissidents anglais rêvent de s’établir dans un pays neuf où ils pourront enfin vivre selon leur foi, mener à bien une Réforme authentique, purifiée des compromissions religieuses et politiques de ce qu’ils nommeront bientôt « la vieille Europe. » Certes, leur entreprise est risquée ; mais pas davantage, disent-ils, que ne l’était celle du peuple d’Israël dans son exode vers la Terre Promise. Après tout, ne sont-ils pas appelés, eux aussi, à former un peuple d’hommes nouveaux, un « Nouvel Israël », à être une lumière pour le monde s’ils restent fidèles à la mission que le Seigneur leur a confiée ? Tel est en tout cas le sens qu’eux-mêmes et surtout leurs descendants donneront à cette aventure dont l’aspect mythique marquera profondément – davantage encore que la philosophie des Lumières – la conscience et surtout l’inconscient des Américains. Pour s’en souvenir, il suffit de lire ces quelques lignes du Discours inaugural au Congrès de George Washington, le 30 avril 1789.

            « Il serait particulièrement inconvenant que j’omette, à l’occasion de ce premier acte officiel, d’adresser mes prières les plus ferventes à cet Être tout-puissant (Almighty Being) qui gouverne l’Univers (…) Aucun peuple n’a plus que les Etats-Unis l’obligation de reconnaître et d’adorer la main invisible qui conduit les affaires de l’humanité. Chaque pas qu’il a fait pour devenir une nation indépendante semble avoir été guidé par quelque calcul providentiel. » De tels propos ne seraient guère déplacés dans la bouche des derniers présidents des Etats-Unis. De nos jours constate un philosophe français, en Amérique, « derrière la Constitution écrite, il existe une Constitution non écrite qui motive le culte dont la première est l’objet (…) soutenant la démocratie, enfoui dans les mémoires, travaille lourdement un rêve, d’ailleurs ambigu, de théocratie ou à tout le moins de « Bibliocratie »[3].

 
Une Bible infaillible ?
Bibliocratie…
En Amérique, en effet, la Bible n’a pas seulement été, pour nombre d’immigrants, protestants ou non, un guide spirituel qui permettait de relativiser des épreuves souvent inévitables. Même pour une majorité de non pratiquants, elle est le Livre par excellence, la référence suprême qui a donné son cadre à la « religion civile » indispensable au « vivre ensemble », à la cohésion de la nation : elle est donc au cœur du mythe qui a contribué à conférer aux Etats-Unis, et à chaque citoyen américain, leur identité. Mettre en doute l’historicité de la Bible, son caractère sacré, c’est pour certains s’attaquer aux valeurs essentielles, au fondement même des Etats-Unis. Aussi, nier la création de l’homme à l’image de Dieu équivaut en quelque sorte à une déclaration de guerre : dans cette perspective, la réaction de la « Moral Majority » au darwinisme est parfaitement compréhensible, comme l’explique l’écrivain américain Gordon Golding : « les mythes collectifs » dit-il, « jouent dans une communauté socioculturelle le rôle d’anticorps : latents lorsque tout va bien, ils se réactivent en temps de crise pour s’attaquer aux ennemis du corps social. » Or la bible « fait partie de cette Amérique mythique qui existe au-delà de toute réalité et qui résiste aux changements et aux crises de ce monde (…) C’est pourquoi on ne constate de résurgences périodiques d’antiévolutionnisme qu’aux Etats-Unis. » Le rêve américain demeure la vision « d’un pays pur, sans péché, le Nouvel Israël qui marchait dans les voies de l’Éternel et qui en était fier. »
[4]

            Lorsqu’un européen considère comment, en Amérique, ce mythe fondateur a été depuis trois siècles instrumentalisé par des dirigeants politiques ou religieux, sincères ou non, il est peut-être enclin à se montrer très critique, parfois à l’excès. Pour le protestant s’impose plus que jamais un effort de lucidité, de vigilance, précisément parce que ce mythe fondateur l’émeut profondément. Mais au fait, comment les Américains voient-ils nos propres mythes ?

                                  

 

                                                                         André Wacrenier

 


[1] Philosophie, étude critique des sciences

[2] Il interdit de « promulguer aucune loi qui apporte une aide à une religion, ou à toutes les religions, ou encore qui favorise une religion au détriment d’une autre. »

[3] Lecourt D. (1992) L’Amérique entre la Bible et Darwin, Paris, PUF, pp 131-132

« Les institutions des Etats-Unis, d’apparence laïque, trouvent leur fondement ultime précisément dans la vision religieuse du monde que soutiennent haut et fort les fondamentalistes. »

[4] Golding G. (1982) Le procès du Singe. La Bible contre Darwin, Éditions Complexe

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