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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Etude biblique : la critique des sources (Genèse 32 ; Exode 14 ; 1 Samuel 3 ; la source Q)

8 Août 2009 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #Etude biblique

Étude biblique

 

CRITIQUE DES SOURCES (1) : une source préisraélite ?

 

Avec la critique des sources, nous tenterons de retrouver ce qui a été rédigé, avant le texte tel que nous l’avons sous les yeux aujourd’hui. A partir de quelle source l’auteur a-t-il rédigé son texte ? Attention lorsque nous parlons de source, il s’agit toujours de source écrite. Lorsque nous parlerons de tradition, il s’agira toujours de tradition orale.

 
1 – Étude de Genèse 32

Gn 32,23-32 est un cas à la fois exceptionnel et pédagogique, où l’on peut discerner une source préisraélite.

 Le combat de Jacob (basilique Saint-Rémi de Reims)

23 Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants, et il passa le gué du Yabboq. 24 Il les prit et leur fit passer le torrent, puis il fit passer ce qui lui appartenait, 25 et Jacob resta seul. Un homme se roula avec lui dans la poussière jusqu'au lever de l'aurore. 26 Il vit qu'il ne pouvait l'emporter sur lui, il heurta Jacob à la courbe du fémur qui se déboîta alors qu'il roulait avec lui dans la poussière. 27 Il lui dit : “Laisse-moi car l'aurore s'est levée.” - “Je ne te laisserai pas, répondit-il, que tu ne m'aies béni.” 28 Il lui dit : “Quel est ton nom ?” - “Jacob”, répondit-il. 29 Il reprit : “On ne t'appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu l'as emporté.” 30 Jacob lui demanda : “De grâce, indique-moi ton nom.” - “Et pourquoi, dit-il, me demandes-tu mon nom ?” Là-même, il le bénit. 31 Jacob appela ce lieu Peniel - c'est-à-dire Face-de-Dieu - car “j'ai vu Dieu face à face et ma vie a été sauve”. 32 Le soleil se levait quand il passa Penouël. Il boitait de la hanche. 33 C'est pourquoi les fils d'Israël ne mangent pas le muscle de la cuisse qui est à la courbe du fémur, aujourd'hui encore. Il avait en effet heurté Jacob à la courbe du fémur, au muscle de la cuisse.

 

Posez-vous les questions suivantes :

-         Quelle action se déroule deux fois ?

-         Qui a l’avantage pendant le combat ?

-         En quoi la conception de Dieu dans ce passage est-elle différente de la tradition juive ?

 

2 – Éléments de réponse

Deux fois, Jacob prend sa famille et franchit le torrent ! Versets 22 et 23. Lorsque le même événement est décrit deux fois, on parle de doublet.

D’un côté, Jacob ne maîtrise pas la situation et semble perdre puisque son fémur se déboîte ; de l’autre, l’adversaire cesse le combat, surpris par l’aurore. Si des éléments du texte semblent en contradiction, on parle de tensions.

La conception de Dieu dans ce passage, est contraire à la tradition d’Israël. Un dieu qui combat au corps à corps et qui a peur de l’aurore, cela est assez inhabituel dans la Bible ! Nous avons plutôt affaire à une conception animiste de la divinité. Notez que l’idée que Jacob affronte un ange est à rechercher chez Osée 12,5 et non dans le passage que nous avons étudié. L’adversaire de Jacob peut être assimilé à un génie du fleuve qui s’oppose au voyageur. Il garde son pouvoir maléfique la nuit. Demander sa bénédiction, c’est demander sa protection. Connaître son nom, c’est pouvoir l’invoquer ! Ce texte doit donc remonter à une époque antérieure à  la foi d’Israël en YHWH.


3 – Pour aller plus loin

Peut-on reconstituer la source préisraélite ? Les versets qui se rattachent au génie du fleuve sont issus de la source. En revanche, tous les éléments qui se rattachent au cycle de Jacob ont été ajoutés par le rédacteur : je ne garde donc pas l’explication du nom de Jacob ni la mention des enfants. Dans le combat, la peur de l’aurore est issue de la source préisraélite. La jambe déboîtée explique plutôt l’interdit alimentaire en fin de texte, d’ailleurs uniquement mentionné ici. L’explication du nom de Penouël/Peniel est également un ajout tardif. Il nous reste un texte court mais cohérent :

 

24 Il les prit et leur fit passer le torrent, puis il fit passer ce qui lui appartenait, 25 et Jacob resta seul. Un homme se roula avec lui dans la poussière jusqu'au lever de l'aurore. 27 Il lui dit : “Laisse-moi car l'aurore s'est levée.” - “Je ne te laisserai pas, répondit-il, que tu ne m'aies béni.” 30 Jacob lui demanda : “De grâce, indique-moi ton nom.” - “Et pourquoi, dit-il, me demandes-tu mon nom ?” Là-même, il le bénit. 32 Le soleil se levait.



CRITIQUE DES SOURCES (2): la fusion de deux sources


I - Étude d’Exode 14

Quand on observe le texte ci-dessous, toute une série de doublets est perceptible. Posez-vous les questions suivantes en donnant chaque fois deux réponses différentes !

Qui agit ? Comment agit-il ? Pourquoi agit-il ?


"15 YHWH dit à Moïse (…)16 “ Toi, lève ton bâton et étends la main sur la mer : Fends-là ! Que les fils d’Israël pénètrent au milieu de la mer en terrain sec. 17 Et moi, j’endurcirai le cœur des Égyptiens et je serai honoré aux dépens de Pharaon, de toute son armée, de ses chars et de ses cavaliers.  18 Les Égyptiens sauront que je suis Dieu quand je serai honoré aux dépens de Pharaon, de ses chars et de ses cavaliers. ” (…) 21 Moïse étendit la main vers la mer et YHWH refoula la mer par un vent d’Est toute la nuit. Il mit la mer en terrain sec et les eaux se fendirent. 22 Les fils d’Israël vinrent au milieu de la mer sur le terrain sec. Les eaux étaient pour eux un rempart sur leur droite et sur leur gauche. 23 Les Égyptiens les poursuivirent. Ils vinrent derrière eux, tous les chevaux de Pharaon, ses chars, ses cavaliers au milieu de la mer. 24 C’était dans la veille du matin, YHWH regarda vers le camp de l’Égypte, dans la colonne de feu et de nuée. Il mit en déroute le camp des Égyptiens. 25 Il bloqua la roue de ses chars et en rendit la conduite pénible. L’Égypte dit : “ Je fuirai face à Israël car YHWH combat pour eux contre l’Égypte. ” 26 YHWH dit à Moïse : “ Étends ta main sur la mer. Que les eaux retournent sur l’Égypte, sur ses chars et sur ses cavaliers. ” 27 Moïse étendit sa main sur la mer. La mer retourna au tournant du matin à sa place habituelle. YHWH secoua l’Égypte au milieu de la mer. 28 Les eaux retournèrent et couvrirent les chars et les cavaliers et toute l’armée de Pharaon, qui venait derrière eux dans la mer ; il n’en resta pas un seul parmi eux ! 29 Et les fils d’Israël avaient marché en terrain sec au milieu de la mer. Les eaux étaient pour eux un rempart sur leur droite et sur leur gauche. 30 YHWH sauva ce jour-là Israël de la main des Égyptiens, morts sur la rive de la mer. 31 Israël vit la grande main que YHWH leva contre l’Égypte et le peuple craignit YHWH et crut en YHWH et en Moïse, son serviteur. "

 

II - Éléments de réponse

Dans un cas, YHWH agit par la parole. Il donne des ordres à Moïse qui obéit. Dans l’autre cas, YHWH agit directement et seul. YHWH peut agir de façon surnaturelle. Les eaux se fendent en deux. Les Hébreux marchent à pied sec entre des remparts d’eau à leur droite et à leur gauche. Ou alors YHWH refoule la mer toute la nuit et la met à sec. Plus tard elle revient à sa place. Il bloque les roues des chars et rend la conduite difficile. On a donc ici une gamme d’explications réalistes. Les Égyptiens semblent submergés par une sorte de marée tandis que leurs chars se sont embourbés. On les retrouve morts au bord du rivage.

L’objectif de YHWH est d’être reconnu comme Dieu, d’être honoré aux dépens de Pharaon. Au verset  18 “ Les Égyptiens sauront que je suis le Seigneur quand je serai honoré aux dépens de Pharaon, de ses chars et de ses cavaliers. ” Ou alors YHWH apparaît comme un guerrier. Il combat pour les Hébreux contre l’Égypte. YHWH veut sauver Israël.

En tenant compte de toutes les remarques précédentes, je propose un découpage du texte : en bleu le texte 1 et en marron le texte 2. Chacun des deux récits peut se lire séparément et a sa cohérence, d’où la conclusion que le rédacteur a fusionné deux sources indépendantes.

 

15 YHWH dit à Moïse (…)16 “ Toi, lève ton bâton et étends ta main sur la mer : Fends-là ! Que les fils d’Israël pénètrent au milieu de la mer en terrain sec. ”

17 “ Et moi, j’endurcirai le cœur des Égyptiens et je serai honoré aux dépens de Pharaon, de toute son armée, de ses chars et de ses cavaliers. ”18 Les Égyptiens sauront que je suis Dieu quand je serai honoré aux dépens de Pharaon, de ses chars et de ses cavaliers. (…)(…)21 Moïse étendit la main vers la mer. Les eaux se fendirent. 22 Les fils d’Israël vinrent au milieu de la mer sur le terrain sec. Les eaux étaient pour eux un rempart sur leur droite et sur leur gauche. 23 Les Égyptiens les poursuivirent. Ils vinrent derrière eux,  tous les chevaux de Pharaon, ses chars, ses cavaliers au milieu de la mer. L’Égypte dit :   “ Je fuirai face à Israël car YHWH combat pour eux contre l’Égypte. ” 26 YHWH dit à Moïse : “  Étends la main sur la mer. Que les eaux retournent sur l’Égypte, sur ses chars et sur ses cavaliers. ” 27 Moïse étendit la main sur la mer. 28 Les eaux retournèrent et couvrirent les chars et les cavaliers et toute l’armée de Pharaon, qui venait derrière eux dans la mer ; il n’en resta pas un seul parmi eux ! 29 Et les fils d’Israël avaient marché en terrain sec au milieu de la mer. Les eaux étaient pour eux un rempart sur leur droite et sur leur gauche. 31 Israël vit la grande main que YHWH leva contre l’Égypte et le peuple craignit YHWH et crut en YHWH et en Moïse, son serviteur.

 

 

YHWH refoula la mer par un vent d’Est toute la nuit. Il mit la mer en terrain sec 24 C’était dans la veille du matin, YHWH regarda vers le camp de l’Égypte, dans la colonne de feu et de nuée. Il mit en déroute le camp des Égyptiens. 25 Il écarta la roue de ses chars en rendit la conduite pénible. La mer retourna au tournant du matin à sa place habituelle. YHWH secoua l’Égypte au milieu de la mer. 30 YHWH sauva ce jour-là Israël de la main des Égyptiens, morts sur la rive de la mer.

 

 III - Pour aller plus loin

Ce récit repose-t-il sur un fait historique ? Il est peu probable que la foi d’Israël repose sur le souvenir d’une délivrance qui serait totalement fictive. Mais l’historien peut remarquer quelques invraisemblances. Aucune trace dans l’histoire de l’Égypte ancienne ne semble donner à cet événement la moindre importance et l’on voit mal le pharaon dont le nom ne nous est jamais donné partir à la poursuite d’un groupe de sémites.

Un papyrus du XIIIe siècle signale pourtant des mouvements de peuples nomades aux frontières de l’Égypte. De plus l’incident est probablement apparu comme mineur pour les Égyptiens ou alors ils ont préféré garder le silence sur une défaite. Mais peut-on émettre des hypothèses historiques à partir du texte ? A la faveur de la nuit ou du brouillard, les Hébreux auraient traversé une région relativement  marécageuse et échappé à leurs poursuivants. Les historiens se sont demandé quelle route ont pu suivre les Hébreux, ce qui permettrait de localiser le passage de la mer. Mais ont-ils suivi la route côtière, traversé la mer des joncs ou les lacs amers ? La question n’est pas fondamentale pour nous ni pour les auteurs du récit biblique. Le plus important reste que les Hébreux ont gardé le souvenir d’un événement historique qui nous reste en partie inaccessible mais qui est considéré comme fondateur par eux-mêmes.

L’un des deux récits apparaît comme une relecture du fait historique. En filigrane se dessine une théologie de la création. L’analyse du vocabulaire est à cet égard assez enrichissante. Le parallèle avec Genèse 1 est parlant : dans les deux cas, Dieu agit par la parole. Il dit et ensuite ses ordres sont réalisés. Dans Genèse 1, Dieu sépare les eaux. Dans Exode, il fend pour ensuite laisser apparaître la terre sèche entre deux remparts d’eau. Dans la création, les eaux sont séparées par l’horizontale et dans l’exode par la verticale. La terre sèche apparaît en  Gn 1, 10 et Ex 14,22 & 29. Ainsi le passage de la mer est relu comme une nouvelle création. C’est un récit de commencement pour le peuple d’Israël. Inversement les Égyptiens connaissent une sorte de « dé-création » et retournent au chaos. Il s’agit d’un récit fondateur pour Israël et qui est commémoré comme tel lors de la fête de Pâque.

 



CRITIQUE DES SOURCES (3): les couches rédactionnelles

 

Lorsque les rédacteurs successifs ont remanié un texte, chaque passage ajouté constitue une couche rédactionnelle. Les différents auteurs ont pu ainsi relire ou réactualiser un texte plus ancien.

I - Étude de 1 Sam 3

Voici un passage au début du livre de Samuel, alors que Samuel a été donné au sanctuaire de Silo, dont Éli est prêtre.

Posez-vous les questions suivantes :

- La figure d’Éli semble contradictoire. En quoi son image est-elle tantôt positive, tantôt négative ?

- Ce récit est souvent présenté comme un récit de vocation. Pourtant il manque un élément majeur : lequel ?

- Quel verset fait référence à un événement passé ?

- L’expression “ Il fera l’effet d’un coup de tonnerre ”, traduite aussi parfois par “ les oreilles tinteront ”, apparaît en 2 Rois 21,12 et en Jr 19,3. Qu’annonce-t-elle ?

  Samuel consacré au temple de Silo (église Sainte-Elisabeth de Paris) 

3:1 Quant au jeune Samuel, il servait le Seigneur, sous la surveillance d'Éli. En ce temps-là, il était rare que le Seigneur parle directement à un homme ou lui accorde une vision.

 2 Une nuit, le prêtre Éli, qui était devenu presque aveugle, dormait à sa place habituelle.

 3 Samuel aussi dormait. Il était dans le temple du Seigneur, près du coffre sacré. Avant l'aube, alors que la lampe du sanctuaire brûlait encore,

 4 le Seigneur appela Samuel. Celui-ci répondit : “ Oui, Maître ”,

 5 puis il accourut auprès d'Éli et lui dit : “ Tu m'as appelé ; Me voici ! ” - “ Je ne t'ai pas appelé, dit Éli ; Retourne te coucher. ” Samuel alla se recoucher.

 6 Une seconde fois le Seigneur appela : “ Samuel ! ” L'enfant se leva et revint dire à Éli : “ Tu m'as appelé ; me voici ! ” - “ Non, mon enfant ! répondit Éli, je ne t'ai pas appelé ; Retourne te coucher. ”

 7 Samuel ne connaissait pas encore personnellement le Seigneur, car celui-ci ne lui avait jamais parlé directement jusqu'alors.

 8 Pour la troisième fois, le Seigneur appela : “ Samuel ! ” Samuel se leva, revint trouver Éli et lui dit : “ Tu m'as appelé ; me voici ! ” Cette fois, Éli comprit que c'était le Seigneur qui appelait l'enfant.

 9 Il lui dit alors : “ Va te recoucher. Et si on t'appelle de nouveau, tu répondras : ‹Parle, Seigneur, ton serviteur écoute !› ” Samuel alla donc se recoucher à sa place.

 10 Le Seigneur vint et se tint là; comme les autres fois, il appela : “ Samuel, Samuel ! ” L'enfant répondit : “ Parle, ton serviteur écoute. ”

 11 Le Seigneur déclara à Samuel : “ Je vais frapper Israël d'un malheur tel qu'il fera l'effet d'un coup de tonnerre sur ceux qui l'apprendront.

 12 Ce jour-là, je réaliserai à l'égard d'Éli et de sa famille tous les malheurs dont je les ai menacés, sans rien négliger.

 13 Je l'ai averti que je condamnais sa famille pour toujours ; En effet, ses fils ont péché en me traitant avec mépris et lui, qui savait cela, les a laissés faire.

 14 C'est pourquoi j'ai juré à la famille d'Éli que ni sacrifices ni offrandes ne pourront jamais faire oublier son péché. ”

 15 Samuel resta couché jusqu'au matin. Puis il alla ouvrir les portes du sanctuaire. Il craignait de raconter sa vision à Éli ;

 16 Mais Éli l'appela : “ Samuel, mon enfant ! ” - “ Oui, Maître ”, répondit-il.

 17 “ Que t'a dit le Seigneur ? demanda Éli ; Ne me cache rien. Si tu me caches un seul mot de ce que Dieu t'a dit, je veux qu'il t'inflige la plus terrible des punitions. ”

 18 Alors Samuel lui raconta tout, sans rien cacher. Éli déclara : “ Il est le Seigneur ! Qu'il fasse ce qu'il juge bon. ”

 19 Samuel devint grand. Le Seigneur était avec lui, si bien qu'aucune des paroles que Samuel prononçait de sa part ne restait sans effet.

 20 C'est ainsi que dans tout le pays d'Israël, de Dan à Beershéba, on sut que Samuel était un vrai prophète du Seigneur.

 21 Le Seigneur continua de se manifester à Silo : en effet, c'est là qu'il se révélait à Samuel pour lui faire connaître sa parole,

 

II - Éléments de réponse

Tantôt Éli est le médiateur entre Dieu et Samuel, il est même appelé maître par le jeune homme ; Samuel se confie à lui. Tantôt Éli est jugé et condamné ainsi que ses fils !

Ce texte est parfois présenté comme un récit de vocation, mais il manque un ordre de mission ! Il est remplacé par un oracle de jugement contre Éli et sa famille, oracle qui correspond aux versets 11 à 14. Seule la finale (verset 20) présente le texte comme un récit de vocation.

D’après le verset 12, la famille d’Éli a déjà été menacée par Dieu. “ Ce jour-là, je réaliserai à l'égard d'Éli et de sa famille tous les malheurs dont je les ai menacés, sans rien négliger. ”

L’expression “  il fera l’effet d’un coup de tonnerre ” ou “ les oreilles tinteront ” annonce un grand malheur collectif… qui se réduit à la famille d’Éli dans notre passage !

 

III - Pour aller plus loin

Nous allons tenter de retrouver les étapes de la formation de ce texte. Les versets 1a, 12-14 et 19 (texte ci-après souligné) peuvent être mis en parallèle avec les chapitres précédents. Nous retrouvons le vocabulaire du rédacteur comme l’expression “ grandir devant le seigneur. ” On peut noter également la reprise de l’oracle en 2,27-36 : la famille de prêtres de Silo est condamnée (ici Éli). Les verbes au passé font référence à un événement ancien. Le verset 12 est explicite. Tous ces éléments nous viennent du rédacteur du livre de Samuel. L’image d’Éli est ici négative !
En revanche dans une autre partie du texte qui est le texte originel : 2 -11 ; 15-18 (texte en gras), Éli est le médiateur. “ Les oreilles tinteront ” annonce un grand malheur comme en 2 Rois 21,12 et Jr 19,3. Cette annonce de malheur collectif a été supprimée : s’agissait-il de la défaite devant les Philistins ou de la prise de l’arche ? Toujours est-il que cette annonce a été remplacée par un oracle de jugement contre la famille d’Éli par le rédacteur du livre de Samuel.

Nous pouvons ensuite remarquer des relectures plus tardives en 1b ; 20-21 (texte en italique)

Les expressions “ tout Israël ” et “ de Dan à Beersheba ” supposent un pays unifié, ce qui n’est pas encore le cas au temps de Samuel.

Le verset 20 relit le texte comme une vocation de prophètes, ce qui ne correspond pas au reste du texte. 

3:1 Quant au jeune Samuel, il servait le Seigneur, sous la surveillance d'Éli.

En ce temps-là, il était rare que le Seigneur parle directement à un homme ou lui accorde une vision.

 2 Une nuit, le prêtre Éli, qui était devenu presque aveugle, dormait à sa place habituelle.

 3 Samuel aussi dormait. Il était dans le temple du Seigneur, près du coffre sacré.

Avant l'aube, alors que la lampe du sanctuaire brûlait encore,

 4 le Seigneur appela Samuel. Celui-ci répondit : “ Oui, Maître ”,

 5 puis il accourut auprès d'Éli et lui dit : “ Tu m'as appelé ; Me voici ! ”

 “ Je ne t'ai pas appelé, dit Éli ; retourne te coucher. ” Samuel alla se recoucher.

 6 Une seconde fois le Seigneur appela : “ Samuel ! ” L'enfant se leva et revint dire à Éli :

“ Tu m'as appelé ; Me voici ! ” - “ Non, mon enfant ! répondit Éli, je ne t'ai pas appelé ;

Retourne te coucher. ”

7 Samuel ne connaissait pas encore personnellement le Seigneur,

 car celui-ci ne lui avait jamais parlé directement jusqu'alors.

 8 Pour la troisième fois, le Seigneur appela : “ Samuel ! ” Samuel se leva,

revint trouver Éli et lui dit : “ Tu m'as appelé ; Me voici ! ” Cette fois, Éli comprit

que c'était le Seigneur qui appelait l'enfant.

 9 Il lui dit alors : “ Va te recoucher. Et si on t'appelle de nouveau, tu répondras :

 ‹ Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! › ” Samuel alla donc se recoucher à sa place.

 10 Le Seigneur vint et se tint là ; comme les autres fois, il appela : “ Samuel, Samuel ! ”

L'enfant répondit : “ Parle, ton serviteur écoute. ”

 11 Le Seigneur déclara à Samuel : “ Je vais frapper Israël d'un malheur

tel qu'il fera l'effet d'un coup de tonnerre sur ceux qui l'apprendront.

12 Ce jour-là, je réaliserai à l'égard d'Éli et de sa famille

tous les malheurs dont je les ai menacés, sans rien négliger.

13 Je l'ai averti que je condamnais sa famille pour toujours; en effet,

ses fils ont péché en me traitant avec mépris et lui, qui savait cela, les a laissés faire.

14 C'est pourquoi j'ai juré à la famille d'Éli que ni sacrifices ni offrandes

ne pourront jamais faire oublier son péché. ”

 15 Samuel resta couché jusqu'au matin. Puis il alla ouvrir les portes du sanctuaire.

 Il craignait de raconter sa vision à Éli ;

 16 mais Éli l'appela : “ Samuel, mon enfant ! ” - “ Oui, Maître ”, répondit-il.

 17 “ Que t'a dit le Seigneur ? demanda Éli ; Ne me cache rien.

Si tu me caches un seul mot de ce que Dieu t'a dit,

je veux qu'il t'inflige la plus terrible des punitions. 

 18 Alors Samuel lui raconta tout, sans rien cacher. Éli déclara :

 “ Il est le Seigneur ! Qu'il fasse ce qu'il juge bon. 

19 Samuel devint grand. Le Seigneur était avec lui,

si bien qu'aucune des paroles que Samuel prononçait de sa part ne restait sans effet.

 20 C'est ainsi que dans tout le pays d'Israël, de Dan à Beershéba,

on sut que Samuel était un vrai prophète du Seigneur.

 21 Le Seigneur continua de se manifester à Silo : en effet,

c'est là qu'il se révélait à Samuel pour lui faire connaître sa parole,

 

Légende :

Texte souligné = peut être mis en parallèle avec le texte précédent

En gras = texte originel

En italique = relectures plus tardives


LA CRITIQUE DES SOURCES (4) : la dépendance littéraire

 

La question des synoptiques

Les trois premiers évangiles sont appelés synoptiques parce que leur grande proximité permet de les voir ensemble. On nomme synopse le manuel qui dispose le texte de Matthieu, Marc et Luc en colonnes parallèles ce qui permet une vision simultanée. Les très grandes ressemblances entre les trois évangiles, parfois jusqu’au mot à mot, indiquent une dépendance littéraire mais laquelle ? Soit les évangiles puisent à la même source, soit un évangile est la source des autres.

Pour résoudre cette énigme, je vous propose  non pas d’étudier un passage en particulier mais de partir des titres de paragraphe ajoutés par l’éditeur dans nos Bibles et de l’indication entre parenthèses des passages en parallèles avec les autres évangiles. L’intérêt de cette méthode est la simplicité et la vision d’ensemble. Seuls les passages jusqu'au début de la prédication de Jésus sont pris en compte pour des raisons pratiques.

Soyez attentifs aux passages en parallèle et à ceux sans parallèle. Faites une liste des types de parallèles. Observez l’ordre des passages. Observez-vous des continuités ou des modifications ?

Liste des péricopes (passages bibliques)

Eléments de réponse

On peut remarquer que certains passages sont en parallèle avec les trois évangiles. La totalité de Marc se retrouve dans les deux autres évangiles. C’est également le plus court des trois. On remarque que Luc et Matthieu ont des passages sans parallèle. Il s’agit des récits d’enfance de Jésus qui forment un bloc facilement identifiable au début des deux évangiles. On peut noter aussi que deux passages sont en parallèle entre Luc et Matthieu mais absent de Marc. Mais l’emplacement n’est pas le même. Ainsi contrairement à Luc, Matthieu place la généalogie au tout début de l’évangile. On peut remarquer également que l’histoire de Jean le baptiste suit le même ordre dans les trois évangiles.

 

Pour aller plus loin : le modèle des deux sources

Quelles conclusions tirer de ces observations ? Puisqu’il est le plus court, le plus ancien¹, et que la quasi-totalité de son contenu se retrouve dans les deux autres évangiles, l’évangile de Marc est considéré comme la source des deux autres évangiles. Matthieu et Luc y ont ajouté leur tradition² propre comme les récits d’enfance de Jésus. Mais comment expliquer les passages communs à Luc et Matthieu mais absents de Marc? Les biblistes ont avancé l’hypothèse d’une source dite Q ( Quelle en allemand = source), recueil de paroles de Jésus dans lequel Luc et Matthieu ont puisé. Voici un schéma qui résume mes propos.

 

 

 

¹ L’évangile de Marc est rédigé autour de l’année 70 tandis que Matthieu et Luc sont postérieurs à l’an 80. Noter que Marc emploie souvent la conjonction de coordination « et » ce qui le rapproche des langues hébraïque et araméenne (on parle de sémitisme). Matthieu et surtout Luc ont nettement amélioré le style.

 

² Il faut plutôt parle ici de tradition que de source ! Pour leurs passages propres ( récit de l’enfance) Luc et Matthieu ont puisé dans une tradition orale et non dans une source écrite.


 
Eric Deheunynck

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