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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

La maladie, Dieu et la Bible (février 2005)

17 Septembre 2009 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #2005

Editorial

 

La maladie

 

 

La question du mal est un défi pour le théologien comme le philosophe. Le mal peut  être physique ou moral, subi ou commis. La maladie est un élément de cette question difficile. Comment expliquer le mal dans une création bonne ? Comment expliquer le mal face à un Dieu bon, juste et tout-puissant ? La théologie traditionnelle juive et chrétienne a expliqué que le mal physique comme la maladie, était le fruit du péché de l’homme. Les réactions de certaines malades (qu’est ce que j’ai fait au bon Dieu ?) reprennent cette logique. Les juifs du temps de Jésus exprimaient une vision analogue. Celui qui est malade est celui qui a péché. Il y a là une logique rétributive : le mal est salaire du péché. Pourtant la Bible elle-même remet en cause cette logique. Les sages de l’Ancien Testament et Jésus nous appellent à un autre comportement. A cet égard le livre de Job est exemplaire. En effet Job est dès le départ, par définition, un juste qui souffre, y compris dans sa chair. Les amis de Job sont les représentants de la vision traditionnelle. Tu es malade donc tu as péché. Le lJob sur son tas de fumier, malade et rejetéivre a deux conclusions qui méritent notre réflexion. L’origine du mal reste sans réponse. Elle nous est inaccessible. Mais le mal n’est pas dû au péché. Bref la question n’est plus pourquoi le mal existe-il, mais que faire face au mal et à la maladie. Change-t-il notre regard sur Dieu ? Notre regard sur notre existence ? La question devient existentielle. Elle concerne nos vies aujourd’hui ou demain.

Ce numéro envisage donc plusieurs angles d’approche. Etienne nous proposera une approche théologique. Sylvie sera plus philosophique dans ses remarques et se demandera si la maladie est une expériences destructrice ou constructive. Un témoignage sera aussi présenté ainsi que les institutions protestantes de santé,  en particulier la clinique Ambroise Paré.

 

Bonne lecture

 

LP 



SOMMAIRE

La maladie, le malade et Dieu dans tout ça ? (en ligne)
La maison Ambroise Paré à Lille
Les maladies et "la" maladie (en ligne)
Entretien avec Françoise Delannoy
Aliénation et libération selon Jung


Étude biblique

 

La maladie et le malade : et Dieu dans tout ça ?

 

            En chemin, Jésus vit un homme qui était aveugle depuis sa naissance. Ses disciples lui demandèrent : « Maître, pourquoi cet homme est-il né aveugle : à cause de son propre péché ou à cause du péché de ses parents ? » Jésus répondit : « Ce n’est ni à cause de son péché, ni à cause du péché de ses parents. Il est aveugle pour que l’œuvre de Dieu puisse se manifester en lui. Pendant qu’il fait jour, nous devons accomplir les œuvres de celui qui m’a envoyé ». (Évangile selon Jean 9.1 à 4a).

N.B. Avant de lire l’article qui suit, il vaut la peine de poursuivre votre relecture du texte évangélique jusqu’au terme du chapitre 9.

 

            On ne peut demander à Jésus, à son entourage, pas davantage aux communautés chrétiennes et aux chrétiens attachés à transcrire l’Évangile proclamé et vécu jusqu’à la mort par Jésus, de parler de “la” maladie et de la santé comme on le fait au XXIe siècle. L’idée que la santé constitue un problème de société réclamant un ministère au sein d’un gouvernement, l’existence d’hôpitaux publics, d’une législation en matière de santé, d’une couverture sociale de la maladie, la connaissance des prouesses de la chirurgie, de la micro-chirurgie, de la télé-chirurgie, l’idée d’une recherche continue en matière de pharmacologie, de chimio-, ou de radio- ou de thermothérapie, tout cela bien sûr est totalement étranger aux textes bibliques. Il y a déjà longtemps que la culture occidentale a découvert la génétique et substitué une notion d’hérédité, voire de contagion, à l’idée d’une maladie décidée par Dieu. La question qui tracasse ces quelques disciples de Jésus comme, fort probablement, l’opinion publique dans le judaïsme de l’époque, traduit non seulement une conception communément admise de la maladie, mais une théologie, une compréhension d’un Dieu décidant souverainement la maladie, voire l’infirmité inguérissable de tel ou tel, comme punition, directe ou différée sur un descendant, d’un péché, à moins qu’il ne s’agisse d’une épreuve : Dieu nous “élèverait” en nous faisant souffrir... Dès lors, cette question des proches de Jésus et la réponse de Jésus auraient-elles perdu toute pertinence pour nous ?

 

            Au lieu de nous laisser piéger par la supériorité (?) de notre modernité, laissons-nous étonner par l’audace avec laquelle Jésus, ce villageois sans diplôme ni grade, ose rompre avec cette théologie communément admise... et pour le moins choquante : « Ce n’est, déclare Jésus, ni à cause de son péché, ni à cause du péché de ses parents  » que cet homme est aveugle de naissance. Autrement dit, la maladie d’un individu n’est pas une punition décidée par Dieu à cause du péché de cet individu ou de ses géniteurs ! Et en conséquence, il ne nous est pas permis d’assigner au Dieu dont Jésus est le porte-parole inégalé un rôle de punisseur disposant librement de pleins pouvoirs ! Il est vain (à cette époque pré-scientifique) de chercher l’origine d’une maladie, notamment d’une infirmité, et il est monstrueux d’imputer à Dieu ce rôle scandaleux. Voilà la protestation de Jésus.

 

            Mais la réponse de Jésus va au-delà de cette dénonciation d’une théologie inacceptable. Et il ne congédie pas Dieu, il ne l’écarte pas d’une vie vécue dans la souffrance. Au contraire, Jésus prend acte de l’infirmité comme d’une situation qui touche Dieu et le sollicite instamment. Cette infirmité ne reçoit aucune justification, mais elle appelle Dieu ! « [Cet homme] est aveugle pour que l’œuvre de Dieu puisse se manifester en lui »

           

            La suite du récit réquisitionne un “nous” qui lie, qui nous lie à notre tour à Jésus lui-même. Relisons cette réponse de Jésus : « Pendant qu’il fait jour, nous devons accomplir les œuvres de Celui qui m’a envoyé. » L’œuvre de Dieu est à accomplir, elle ne consiste justement pas dans cette distribution ravageuse de punitions ou d’épreuves sous forme d’infirmités ou d’autres catastrophes. Et elle est à accomplir par un “nous” qui implique à l’évidence les lecteurs d’aujourd’hui, les disciples d’aujourd’hui comme ceux qui les ont précédés.

            Laissons-nous cette fois non seulement étonner mais impressionner ! Bien entendu, Jésus ne met pas sur nos épaules un fardeau que nous sommes incapables de porter : en l’occurrence la charge de guérir miraculeusement toute infirmité rencontrée, à quoi il faudrait ajouter toute injustice, toute violence, toute malhonnêteté, toute souffrance. Mais sa réponse nous réclame pour un service, pour une participation à l’œuvre de Dieu. L’Église de Jésus-Christ ne saurait fermer les yeux devant des souffrances telles que celle d’un aveugle-né, à plus forte raison de populations entières condamnées à la malnutrition, au manque de soins, aux tares causées par les conditions de vie des femmes, et livrées à la loi de la jungle... ou aux tsunamis. Mais cette participation à l’œuvre de Dieu est toujours à inventer, à concevoir et à réaliser. Elle n’est pas prédéfinie par une prolifération de prescriptions.

           

            Bien sûr, nous sommes constamment placés devant des situations, des problèmes qui nous dépassent et nous font constater notre impuissance. Mais sans faire de Dieu une puissance magique à notre disposition pour pallier notre indiscutable impuissance, nous ne pouvons fermer les yeux, nous boucher les oreilles, nous déclarer incompétents et retourner à nos petites affaires, personnelles ou d’Église. Me vient à l’esprit, irrésistiblement, une autre parole de Jésus à ses disciples, après que Jésus a longuement prêché à une foule qui a fait des kilomètres à pied pour l’entendre et n’a pas prévu de pique-nique : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ! » Vous imaginez comme moi la réaction des disciples ainsi placés devant une tâche évidemment fort au-dessus de leurs moyens. Eh bien, nous sommes aujourd’hui dans le même embarras, non seulement devant le texte de l’évangile qui nous laisse le soin d’inventer notre participation à l’œuvre de Dieu, mais devant le spectacle du monde, un monde qui pour nous commence dans l’agglomération lilloise mais s’étend jusqu’à l’océan indien et aux autres “extrémités de la terre”, pour reprendre une vieille formule biblique (1 Samuel 2.10  ;  Jérémie 16.19 ; Acte1.8  etc.).

 

            La suite du récit de la guérison par Jésus de cet homme né aveugle nous interdit de nous contenter d’une lecture au premier degré. L’évangéliste décrit sans façon le travail auquel se livre Jésus. C’est un travail de rebouteux, de guérisseur utilisant une vieille méthode empirique, je veux dire recommandée par la pratique. Jésus fabrique un peu de boue en fournissant sa salive faute d’un robinet à sa portée ; il fait de cette boue un masque qu’il applique sur les paupières de l’aveugle et il l’envoie se laver à la piscine voisine de Siloé. Résultat : succès à 100 % ! Je ne prends aucun risque en présumant que personne, parmi vous, n’a jamais envisagé de recourir à ce procédé antique de guérisseur en faveur d’un aveugle ou d’une personne affligée d’une autre infirmité. Et le rédacteur de cet évangile, qui aime recourir à un langage symbolique, ne nous invite certainement pas à une lecture au premier degré. Mais ce qu’il affirme clairement, c’est que la maladie, singulièrement toute atteinte à la capacité humaine d’agir sans dépendre d’une assistance, la maladie reconnue comme une agression contre la personne humaine constitue un champ d’action pour Dieu, c’est-à-dire pour la foi, celle de la personne atteinte, mais aussi celle des disciples du Christ. Celle de la personne atteinte : elle va devoir inventer une ligne de conduite entre la révolte et la résignation, entre d’une part une volonté de vivre quand même et de savoir encore dire merci et d’autre part une amertume qui gâte tous les instants, voire toutes les relations. Blaise Pascal, chrétien, savant et philosophe du XVIIe siècle, parlait du “bon usage de la maladie”. Et cette recherche-là n’avait rien de théorique pour lui, qui est mort de maladie à 39 ans. Mais le récit de Jean 9 vise d’abord à nous impliquer, nous qui osons nous réclamer de Lui, à nous reconnaître impliqués sans dérobade possible, par tout ce qui mutile, emprisonne, empoisonne, obsède un être humain et l’empêche ainsi d’être un partenaire appelé par Dieu. Il nous incombe de chercher, de préférence pas tout seuls mais à plusieurs, comment entrer effectivement dans le champ d’action de Dieu, tel qu’il s’étend devant nous, dans une actualité plus souvent dramatique qu’endormante. Ce n’est pas très original : mais qu’importe ? Il ne s’agit pas de nous distinguer, de nous donner en exemple mais de servir, de travailler à l’œuvre de Dieu, fût-ce sans fanion, parmi d’autres humains. L’œuvre de Dieu ne saurait être le monopole des chrétiens : la gratuité chère à Dieu va jusque là !

                                                                                                                                

                                                                                       Étienne Babut



Réflexion

 

Les maladies et « la » maladie

 

 

Il y a maladie et maladie, les bénignes qui vous gênent pendant quelques jours, les chroniques qui vous accompagnent au long cours, celles qu’on dit graves et qui vous laissent sur le flanc, mais dont vous vous remettez, et puis celles dont l’issue risque d’être fatale.

Il peut sembler dérisoire de parler de « la » maladie quand il en existe tant de sortes, si différentes ; les unes font souffrir sans mettre la vie en danger, d’autres, moins douloureuses, condamnent à vivre au ralenti. Il faudrait donc ne parler que « des » maladies ; bien plus, chacun a fait l’expérience que la même pathologie peut être vécue de façons très différentes par les divers malades. Le médecin diagnostique une angine, mais l’angine ne se vit pas de la même manière à vingt ans ou à quatre-vingts ans, chez quelqu’un de robuste ou chez quelqu’un d’affaibli, en zone urbaine polluée ou dans un climat sain… Il faut encore ajouter que la même maladie n’est pas perçue de la même façon selon les cultures ; ainsi l’épilepsie qui, du point de vue de la biologie, est un dysfonctionnement de l’équilibre électrique dans le cerveau, peut passer pour une malédiction ou une bénédiction divine selon les sociétés et le malade épileptique ne connaîtra pas du tout le même sort selon le cas.

Pourtant, en deçà de toutes ces différences, nous sentons bien qu’il y a quelque chose de commun, que « la » maladie est une expérience que tout être humain fait d’une façon ou d’une autre. Qu’est-ce qu’être malade ?

 

Que chacun s’interroge et se demande de quoi est faite cette expérience. Il trouvera toujours quelque chose de l’ordre de la rupture : la maladie, c’est ce qui interrompt nos projets et actions. Elle vient briser notre élan, nous impose de changer nos habitudes. Quand tout va bien, nous ne nous étonnons pas que nos jambes nous portent, que nos estomacs digèrent, nos poumons respirent… la santé va de soi. La maladie impose un arrêt, bref ou long, momentané ou définitif, peu importe ici, toujours la maladie brise notre rêve de maîtrise. C’est sans doute pourquoi nous la vivons comme une sanction : qu’ai-je donc fait pour qu’il m’arrive ceci ou cela ? Même si l’origine de la maladie qui nous touche est organique, nous sommes tentés d’y voir le résultat d’une intention, parce qu’elle nous menace dans notre moi, ce moi qui voulait accomplir tel acte qu’il ne pourra pas accomplir du fait de cette maladie.

La maladie, grave ou pas, longue ou pas, chronique ou pas, est toujours une restriction de notre champ de manœuvre, elle limite notre marge de liberté. Le diabétique ne peut plus manger ce qu’il souhaite, l’asthmatique ne peut plus circuler aussi vite qu’il veut, un simple rhume empêche de dormir comme on veut… la liste des « tu ne peux plus » est aussi longue que celle des maladies.

 

La maladie nous impose donc de réévaluer nos projets et, en ce sens, elle est épreuve puisqu’elle teste l’importance que nous accordons aux choses : limité par la maladie, je dois examiner ce qui importe vraiment, ce que je vais abandonner, ce que je vais privilégier. En restreignant nos marges de manœuvre, la maladie nous aide à clarifier nos objectifs.

 

Nul ne souhaite être malade, c’est l’évidence même. Nul n’a non plus le choix, la maladie survient, parfois annoncée, jamais attendue. Quand elle est là, le premier moment est le plus souvent de révolte, d’indignation, voire de sidération. Un temps est nécessaire pour faire le deuil de la santé. Si la guérison survient rapidement, l’expérience sera aussi rapidement oubliée et rien n’aura été appris. Et pourtant la maladie peut être éducatrice : en nous obligeant à nous interroger sur nos priorités, elle nous éclaire sur ce qui vaut vraiment, elle fonctionne comme une sorte de tamis, qui trie l’essentiel de l’accessoire.

Il peut sembler choquant de soutenir qu’il y a, pour parler comme Pascal mais en un autre sens, « un bon usage des maladies ». Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit certainement pas de souhaiter à quiconque d’être malade, il ne s’agit pas de tomber dans un dolorisme condamnable. Non, tout doit être mis en œuvre pour limiter la douleur et guérir les maladies. Loin de toute délectation malsaine, il ne s’agit que de prendre acte que la maladie existe, que nos existences sont précaires et qu’un microbe peut venir à bout de nos ambitions.

Alors, quand la maladie est là, et tout en nous soignant, il est sage d’en tirer profit pour réévaluer nos choix de vie. En cette saison de vœux, je vous souhaite bien sûr une excellente santé, mais j’ajoute tout aussitôt que santé et maladie ne sont pas contradictoires : on peut être malade pour son médecin et traiter une pathologie identifiée et, pourtant, se porter bien, c’est-à-dire entrer en dialogue avec sa maladie et lui demander ce qu’elle nous apprend de nous et des choses essentielles. Ce n’est certainement pas d’un claquement de doigts qu’on parvient à cet art de la négociation, il y faut patience et persévérance, mais nous connaissons, tous, de ces malades qui nous apprennent à vivre. Il faut méditer cette formule paradoxale de J. Lagrée[1] : « Tout malade est un bien portant qui s’ignore ».

Portez-vous bien !

 

                                                                                         Sylvie Queval


[1] Je recommande vivement la lecture de son beau livre : Le médecin, le malade et le philosophe, paru chez Bayard en 2002.



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