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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Le travail : regards croisés du rabbin, du pasteur, du moine et du patron (octobre 2009)

1 Octobre 2009 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #2009

Éditorial

 

LE TRAVAIL

 Le travail

C’est la rentrée. Certains retournent au bureau ou à l’usine, d’autres à l’école… bref c’est la reprise du travail. Mais quelle place faut-il laisser au travail dans nos vies ? Au moment où certains parlent du travail du dimanche et où d’autres craignent de rejoindre les 2,5 millions de chômeurs, la question est d’actualité.

Le travail est associé à l’idée de contrainte et d’effort. N’est-il pas étymologiquement un instrument de torture ? Pourtant, perdre son travail ou ne pas en trouver est vécu comme un drame. Avoir un travail, c’est avoir une source de revenu et une place dans la société. C’est aussi tisser des liens sociaux et même avoir une identité. Lorsque l’on rencontre quelqu’un pour la première fois, on lui demande facilement quel est son travail.

Avec le protestantisme, le travail, vu comme une malédiction au Moyen Âge, devient une valeur et cela jusqu’à aujourd’hui. Mais c’est un travail accompagné du repos du dimanche et avec une mise en garde contre l’argent idolâtré et la recherche du profit en soi. Les temps ont bien changé et les limites fixées par les Réformateurs se sont effacées.

Le travail peut aussi empiéter sur notre vie de famille ou nos loisirs. Il peut devenir moyen de domination et d’aliénation. Travailleuses, travailleurs, on vous exploite on vous spolie, comme disait la marionnette des Guignols d’Arlette Laguiller.

Ce numéro est une invitation à trouver une bonne place au travail. Nous avons ainsi recueilli les points de vue du rabbin de Lille, du Père abbé du Mont-des-Cats, du pasteur de Roubaix et d’un chef d’entreprise. Les articles de rédacteurs plus habituels, comme ceux de Sylvie Queval et Éric Deheunynck, complètent le dossier.

 

Bonne lecture à tous.

 

LP


SOMMAIRE

Le travail, une valeur ? (en ligne)
Le travail monastique ( en ligne)
Le travail vu par un chef d'entreprise
Le protestantisme et le travail
Regard juif sur le travail
Entretien avec le pasteur Frédéric Fournier

Société

                      LE TRAVAIL, UNE VALEUR ?

" Travaillez, prenez de la peine" dit le vieux laboureur de Jean de La Fontaine. On date généralement du XVIIe siècle et de la montée en puissance de la bourgeoisie, les débuts de cet éloge du travail. L’antiquité n’avait que mépris pour ceux qui devaient travailler pour subvenir à leurs besoins. « Gagner son pain à la sueur de son front » est d’ailleurs la punition infligée par le Dieu de la Genèse à Adam pour avoir désobéi (Gen 3, 19). Longtemps, on comprit cette malédiction à la lettre et le mot français « travail » lui-même est héritier de cette conception dévalorisante puisque son étymologie latine « tripalium » désigne un instrument de torture. Alors trésor ou malédiction, le travail ? En caricaturant à peine, deux représentations contradictoires du travail et de son contraire, le loisir, rivalisent encore et toujours.

 

La valeur du travail

Le laboureur de La Fontaine veut enseigner à ses enfants qu’on n’obtient rien sans rien ; ce qu’il dénonce implicitement, c’est la paresse et l’illusion qu’on peut vivre sans effort. Dans cette optique, « le travail est un trésor » parce qu’il est le moyen de faire fructifier la terre ou, plus généralement, toute matière première. « Travailler », dans ce contexte, signifie transformer un donné naturel en vue de le rendre utile aux besoins humains. C’est la dimension de modification de la nature qui est mise en avant et cette modification est à comprendre en deux sens :

- le travail transforme le monde naturel, la terre d’un champ devient alors fertile, le tronc de bois devient table ou banc, le rocher devient dalles pour favoriser la circulation…. Le rêve d’assujettissement de la nature aux fins humaines passe nécessairement par le travail ;

- le travail transforme aussi la nature du travailleur puisqu’il impose de renoncer provisoirement au plaisir en vue d’obtenir un plus grand plaisir. Les enfants du laboureur « retournent le champ de ça, de là » sans céder à la facilité ; ils ne mesurent pas leurs efforts. L’éloge du travail trouve souvent son fondement dans cette volonté de maîtrise des plaisirs.

En rendant l’homme « comme maître et possesseur de la nature » (la formule est de Descartes), le travail assure aussi un strict contrôle des pulsions, il est ainsi certainement le meilleur agent de contrôle social. N’envoyait-on pas aux « travaux forcés », ceux qu’on jugeait socialement dangereux ? Et la formule « métro, boulot, dodo » a servi, dans les années soixante-dix, à dénoncer l’aliénation sociale, la routinisation de l’existence qui prive de la vraie vie. Travail et servitude ont toujours quelque rapport et c’est en cela qu’on peut émettre quelque soupçon à l’égard des discours chantant les vertus du travail et invitant à travailler toujours plus.

 

En ces temps de chômage galopant et de pertes d’emplois dramatiques, il pourrait sembler indécent de discuter la valeur du travail. Qu’il faille travailler pour vivre ne fait aucun doute et que le travail soit un droit trop souvent bafoué doit être redit. Toutefois, considérer le travail comme nécessaire n’en fait pas automatiquement une valeur et, pour plagier une formule célèbre, on pourrait dire qu’il faut travailler pour vivre mais non vivre pour travailler. Sans faire l’éloge de la paresse, on peut considérer le travail comme un mal nécessaire.

 

Le loisir comme valeur

Le contraire du travail n’est pas la paresse mais le loisir. Le mot « loisir » est ici employé au singulier et en son sens ancien. Il faut remarquer que nos sociétés modernes où le travail est une valeur, ont développé le goût des loisirs (au pluriel) qui ne sont que la caricature du loisir au singulier. Le mot grec qui désigne le loisir est « scholê » qui a donné « scola » en latin et « école » en français. Cela peut surprendre mais, pour un Ancien, loisir est synonyme d’étude car le temps de l’étude est un temps qui n’est pas consacré à la satisfaction des besoins vitaux et donc à la production-consommation, mais à des activités gratuites et désintéressées.

Au travail consacré à la transformation de la nature pour l’adapter à nos besoins, on peut donc opposer le loisir qui se consacre, lui, à la contemplation de la nature, à son étude, à sa compréhension, à l’examen de ses mystères. Le travail est, certes, indispensable mais pourquoi le laisser envahir la totalité de l’existence ? Pourquoi, quand les besoins naturels sont satisfaits, s’acharner à produire encore et toujours plus de ces biens superflus ?

« Les humains travaillent durement sur la terre mais ils n’en tirent aucun profit » dit l’Ecclésiaste (Ecc. 1, 3) et il n’est pas anodin que le quatrième des dix commandements instaure un jour de repos hebdomadaire (Exode 20, 8-11 et Deut. 5, 12-15). Il est particulièrement significatif que l’énoncé de ce commandement dans le livre du Deutéronome associe l’institution du sabbat à la sortie d’Égypte, le texte dit « n’oublie pas que tu as été esclave en Égypte… c’est pourquoi, moi, le Seigneur ton Dieu, je t’ai ordonné d’observer le repos du sabbat » (v. 15). Comment comprendre le lien de cause à effet, surprenant au premier abord, entre la délivrance de l’esclavage et le repos sabbatique, sinon en associant travail et esclavage, repos et liberté ?

 

Ne confondons pas les moyens et les fins. Le travail est sans aucun doute un moyen, un moyen inévitable. À le survaloriser, on a fini par en faire une fin. Dans une société devenue folle où les uns souffrent de l’absence de travail, d’autres oublient de vivre à trop travailler. Tout autant que le travail, le loisir devrait être inscrit au nombre des droits inaliénables de l’humanité.

 

Sylvie Queval


[1] Le laboureur et ses enfants

[1] à ses enfants, et le fabuliste de conclure par ces mots : « D'argent, point de caché. Mais le père fut sage de leur montrer, avant sa mort, que le travail est un trésor. » Un trésor, le travail ? Notre culture ne l’a pas toujours pensé ainsi.

Interview

 

LE TRAVAIL MONASTIQUE

Rencontre avec le Père Guillaume

 

LP : Pouvez-vous vous présenter et présenter votre communauté ?

PG : Je suis le père Guillaume, père abbé de l’abbaye du Mont-des-Cats depuis maintenant douze ans. Notre communauté est cistercienne trappiste, héritière d’une longue tradition. Le mouvement monastique arrive en France à travers Jean Cassien qui fonde le monastère de Saint-Victor à Marseille. Il a influencé saint Benoît dont la règle s’est répandue en Europe. Il y a eu des réformes successives dans la vie bénédictine, comme la réforme cistercienne au XIIe siècle. Avant, les moines, en particulier clunisiens, insistaient sur la vie liturgique. Par recherche d’une vie beaucoup plus simple, les cisterciens sont revenus à une vie éloignée des cités où le travail manuel reprend une place importante. Des chevaliers qui travaillent, vous imaginez ! Cîteaux se constitue autour de ces deux noyaux : le retrait au désert et le travail.

Puis au XVIIe apparaît l’abbé de Rancé, un abbé de cour qui étudia à la Sorbonne avec Bossuet. Après une vie dissolue, il connaît une conversion spirituelle. Il avait reçu du roi des bénéfices parmi lesquels l’abbaye de la Trappe. De Rancé demanda à transformer son statut d’abbé commendataire (nommé par le roi et souvent absent) en abbé régulier élu par la communauté. Quand il arriva à la Trappe, il devait rester trois ou quatre moines. La Trappe était devenue un monastère en décadence, un repère de brigands. De Rancé arriva seul, créa un noviciat et introduisit une réforme. Ce docteur en théologie avait une connaissance des Pères de l’Église des premiers siècles. Il a insisté sur une vie simple et retirée où le travail des mains a une grande importance. À sa mort on compte cent moines au monastère. À la Révolution, Augustin de Lestrange demande la possibilité de quitter la Trappe pour fonder un monastère de survie. Il part en Suisse avec vingt moines. L’ordre actuel est issu de ce monastère de Valsainte. Après la Révolution, les moines rentrent en France et fondent des communautés parmi lesquelles  le monastère du Gard (transféré ensuite à Sept-Fons), dont le monastère du Mont-des-Cats est issu.

 

LP : Concrètement quel travail faites-vous ici ?

PG : Ici nous sommes une quarantaine de moines. Le travail est un aspect important de la vie de la communauté. Nous avons une fromagerie, une boulangerie qui produit des craquelins, un gâteau régional, et un magasin. Les moines s’occupent de toutes les tâches, de l’entretien des bâtiments à la cuisine et l’infirmerie. Mais on a fait des choix dans le travail. On a besoin de la fromagerie pour vivre, les moines y travaillent. On a aussi des employés pour l’entretien des bâtiments et des machines qui demande des compétences particulières. Dans l’hôtellerie une dame s’occupe des chambres. En magasin on compte quatre ou cinq salariés. On a pris la décision qu’il n’y aurait qu’un seul frère en magasin pour respecter notre choix de vie retirée. Un moine a plus sa place à l’accueil.

 

LP : Quel est le sens du travail au-delà de l’économie ?

PG : Il y a une multiplicité de sens possibles. La vie monastique est une formation, une école où l’on apprend à aimer. Dans formation il y a forme. Le chaotique et l’incohérent vont prendre forme. La tâche monastique redonne une forme, c’est un moyen. Jean Cassien dit que nous sommes déformés, que le Christ est venu nous reformer pour que nous soyons conformés à Lui. La vie monastique participe à ce mouvement et redonne forme. Moi j’aime bien lire le livre de la Genèse au chapitre trois, passage de la condamnation après le péché originel. On peut voir ça comme une punition, mais le fait que l’homme doive vivre du travail de ses mains peut être interprété différemment. Le travail peut être vu comme un moyen de restaurer ce qui a été détruit par le péché. C’est une vision positive du travail vu comme une restauration, une reformation.

Dans le travail l’homme est restauré de multiples façons. D’abord il y a une restauration dans le rapport à la création. Notre travail est très simple. Le rapport à la matière est éducatif car elle n’obéit pas à nos envies. On doit épouser cette réalité et en fait on est ramené sur terre. Le travail manuel nous fait coller au réel. Il faut découvrir la patience. C’est presque une écologie du travail. Le travail nous réalise, au double sens où il rend réel et nous amène plus loin. C’est un aspect important du travail monastique. Saint Bernard dit qu’il a plus appris au milieu des arbres qu’à travers les livres.

Dans le travail, il y a aussi un rapport au corps, dans la fatigue, mais aussi dans le fait de soigner les anciens et de toucher le corps d’un autre, de nourrir et de vêtir.

Dans une communauté monastique on travaille seul parfois, mais plus souvent avec d’autres. Il faut harmoniser son travail avec celui de l’autre. Ce sont les relations entre frères qui sont en jeu. Une communauté se bâtit là, dans sa capacité à travailler ensemble. Il faut respecter le rythme de l’autre, lui laisser de la place. Le travail, c’est l’apprentissage d’une sociabilité dans le concret de la vie. Par exemple à la fromagerie, si toute l’équipe n’est pas présente, on ne peut pas commencer ; si quelqu’un est trop rapide ou trop lent, ça va déséquilibrer le travail. Il y a un apprentissage de l’altérité dans le travail.

Il reste un autre aspect qui me frappe, le travail comme lieu de la prière, qui n’est pas quelque chose d’intellectuel, mais qui naît dans le profond de l’homme. Le travail pacifie, rend une action de grâce qui naît de l’intérieur du cœur. Le travail est une technique spirituelle, une manière de retrouver son propre cœur.

 

LP : Merci

Propos recueillis par É. Deheunynck




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