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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Elie, le prophète attendu (janvier 2011)

3 Janvier 2011 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #2011

Éditorial

 

Élie, le prophète attendu

 

Certains d’entre vous connaissent quelques épisodes de la vie du prophète Élie, son ascension sur un char de feu, son combat contre les prêtremethodisteLPs de Baal, ou encore ce moment où Élie reconnait Dieu dans le souffle ténu du v  ent…  Ces épisodes sont concentrés dans quelques chapitres des livres des Rois. Pourquoi consacrer un dossier à un prophète qui n’a donné son nom à aucun livre de la B ible, un homme évoqué dans quelques chapitres des livres des Rois ?

En fait Élie est un prophète majeur pour le judaïsme et le christianisme ! Le judaïsme attend son retour, comme en témoignent la chaise vide lors de la cérémonie de la circoncision et la porte entrouverte lors du repas de la Pâque. Élie, dont le retour doit annoncer le Messie, est le prophète le plus cité dans le Nouveau Testament. Il est présent à côté de Moïse lors de la transfiguration.

Ce dossier vous présente des articles sur le cycle d’Élie, des articles sur la tradition juive et une approche chrétienne du prophète.

 

Bonne lecture à tous et bonne année 2011

Elie enlevé au ciel (église Sainte-Elisabeth Paris)

 


SOMMAIRE

Elie, au delà de l'histoire (en ligne)

La chaise et la coupe d'Elie

Elie et le Nouveau Testament

Elie et les Pères

Elie et les orthodoxes

Le sommeil d'Elie (analyse du tableau)

 


 

 

Bible

ÉLIE, AU-DELÀ DE L’HISTOIRE

 

Parmi les figures des prophètes, Élie bénéficie d’une étonnante et longue notoriété jusque dans les évangiles et dans la littérature apocryphe[1]. On peut se demander les raisons d’un tel « succès » au regard du personnage un peu rugueux que décrit l’Ancien Testament. L’article qui suit voudrait éclairer le processus littéraire qui a fait d’Élie une figure incontournable du paysage biblique. Après l’Élie « premier », les auteurs bibliques ont tellement retravaillé le personnage que ce dernier est devenu un modèle et le prophète des derniers temps.

 

Contre le roi Achab, Élie pourfendeur du dieu Baal

Qui fut Élie ? Il est bien difficile de le dire. Surgi de nulle part, Élie apparaît de manière abrupte en 1R 17,1 tel « Élie, le Tishbite ». Provient-il de Tishbé en Galaad ou d’un Tishbé de Naphtali en Galilée selon Tobit 1,2 ? Quoi qu’il en soit, Élie est un personnage du nord d’Israël, de l’époque du roi Achab (875-853) ; la tradition biblique a surtout retenu son opposition au roi et à sa pratique religieuse. L’affrontement commence en 1R 17,1-7 avec l’annonce d’une sécheresse qui frappera toute la contrée. Le lecteur apprend qu’Élie se cache et que son absence est responsable du manque de pluie, c’est pourquoi certains voient en Élie une sorte de chaman, faiseur de pluie : n’est-il pas celui qui fait revenir la pluie en 1R 18,41-46 ? Un des enjeux de l’affrontement avec Achab est bien là puisqu’en 1R 18,1 Dieu renvoie Élie vers Achab avec la promesse de faire tomber la pluie. Derrière la tension entre Élie et le roi se cache un conflit religieux entre les divinités Baal et Yhwh. 1R 18,17-46 raconte le combat des dieux organisé par Élie, dont la confrontation doit déterminer qui est le dieu tutélaire (dominant) en Israël et qui est le véritable « maître de la pluie ». Bien souvent ce conflit est présenté en opposant la croyance naturiste et idolâtre en Baal, dieu climatique de l’orage, à la foi au Dieu d’Israël d’une autre nature divine. Or, à bien lire le récit, Baal et Yhwh sont deux divinités équivalentes et comparables. L’enjeu est de savoir qui maîtrise le feu (l’orage) :

1R 18,24 Vous invoquerez le nom de votre dieu, et moi, j'invoquerai le nom du SEIGNEUR (YHWH). Le dieu qui répondra par le feu, c'est celui-là qui sera Dieu ! Tout le peuple répondit : D'accord !

 

Cette confrontation met en évidence le silence de Baal, son incapacité à répondre à ses nombreux prophètes et à intervenir sur le Carmel. Après s’être moqué de Baal et avoir préparé un holocauste entouré d’eau, Élie prie Yhwh qui répond. La réponse de Yhwh est typiquement une manifestation climatique : Yhwh fait tomber son feu qui dévore l’holocauste et même l’autel, jusqu’à absorber l’eau. Cette manifestation de puissance emporte l’adhésion du peuple qui reconnaît en Lui la divinité ayant pouvoir et autorité sur le pays. C’est lui le véritable dieu climatique en Israël : le véritable « Baal »[2]. Les représentants de Baal sont tués et Baal apparaît comme un dieu usurpateur. La tradition d’Élie appartient à cette période ancienne dans laquelle les prophètes jouaient un rôle politique important (Samuel, Nathan, Élie et Élisée) et où Israël connaissait plusieurs cultes dont celui d’Ashérah[3]. Dans le royaume du Nord Yhwh et Baal étaient des divinités associées, confondues ou concurrentes. Le conflit Baal/Yhwh se poursuit encore sous les règnes des fils d’Achab selon 2R 1 et 2R 9-10. En 2R 9-10, Jéhu, usurpateur, met fin à la dynastie d’Achab et au culte de Baal pour instaurer le culte de Yhwh en tant que seule divinité tutélaire de la nouvelle dynastie royale et d’Israël. Les auteurs bibliques ont fait de Jéhu le continuateur d’Élie. Dans le courant du 8e s. av. J.-C. la vieille tradition d’Élie a servi à légitimer la dynastie usurpatrice de Jéhu dans l’Israël du Nord.

 

Contre Jézabel, Élie champion d’un yahwisme intransigeant

Qu’Achab ait épousé une princesse phénicienne n’a rien de surprenant au 9e s. av. J.-C., au moment où l’Israël du Nord devient une puissance régionale importante et développe des liens commerciaux avec la Phénicie. Dans ce contexte un mariage princier couronnait de bonnes relations internationales. Aux étrangers au service du pouvoir israélite, il convenait de permettre de célébrer les cultes de leurs divinités dans la capitale Samarie. Des « chapelles » étaient donc érigées pour les « dieux étrangers », 1R 16,32 (déjà 1R 11,1-3). Ce que les historiens appellent le « syncrétisme diplomatique ».

À une époque ultérieure (après la disparition du royaume du Nord en 722 av. J.-C.), les auteurs bibliques, séduits par la figure d’Élie pourfendeur du Baal, reprennent cette vieille tradition pour stigmatiser l’infidélité du roi Achab en dénonçant son mariage avec Jézabel, princesse sidonienne. Ils la rendent responsable de la dérive religieuse d’Israël en ayant introduit le culte de Baal, 1R 16,29-33.

1R 16,31 Comme si cela avait été peu de chose pour lui de suivre les péchés de Jéroboam, fils de Nebath, il prit pour femme Jézabel, fille d'Eth-Baal, roi des Sidoniens, et il alla servir le Baal et se prosterner devant lui. 32 Il éleva un autel au Baal dans la maison du Baal qu'il bâtit à Samarie.

 

Dans les textes d’1R 17-21 plusieurs retouches de la tradition d’Élie sont perceptibles, elles insistent sur l’influence négative de Jézabel en tant que femme étrangère, adepte du culte de Baal, 1R 18,19 ; 19,1 ; 21,1-16. La stigmatisation de Jézabel s’achève par le récit de sa mort cruelle et ignominieuse. Sans sépulture elle est dévorée par les chiens, 2R 9,30-37. La dénonciation de l’influence étrangère sur le culte yahwiste se produit à un moment où le royaume de Juda se libère de la tutelle des Assyriens à la fin du 7e s. av. J.-C. Profitant de ce moment, le roi Josias mit sur pied un nouveau culte à Yhwh en supprimant toute association avec d’autres divinités et en centralisant le culte sur Jérusalem, 2R 22-23. S’inspirant du vieux prophète Élie et de son « zèle » pour Yhwh, l’histoire d’Élie ainsi revisitée servit à cautionner la réforme de Josias qui tentait d’imposer le culte exclusif de Yhwh et la nécessité de la fidélité à l’alliance en Juda.

 

Avec Élisée, Élie dans la suite de Moïse

L’histoire d’Élie est à nouveau développée en lien avec celle d’Élisée qui est d’abord une tradition ancienne et autonome. Elle est incorporée tardivement dans le livre des Rois après l’Exil au 5e s av. J.-C. Il a été remarqué combien les histoires d’Élie et d’Élisée comportent des récits parallèles, ceux de la résurrection de l’enfant de la femme de Sarepta, 1R 17,17-24, et celui de la Shounamite en 2R 4,18-37[4]. Ce procédé littéraire de rapprochement des deux prophètes se poursuit dans les récits d’1R 19 et de 2R 2 où Élie apparaît sous de nouveaux traits.

En 1R 19, devant les menaces de Jézabel, Élie fuit au désert où Dieu le nourrit pour le conduire à l’Horeb. Là, il reçoit une nouvelle mission : celle d’oindre le roi araméen, Jéhu, puis Élisée. Dans ce récit, célèbre pour valoriser la présence de Dieu en tant que « voix de fin silence »[5], Élie refait l’expérience d’Israël au désert où Dieu nourrit son peuple. Mais il est surtout décrit sous les traits de Moïse : le désir de mourir face à une situation difficile qui l’écrase (// Nb 11,15), le voyage et la montée solitaire à l’Horeb (// Ex 20,18-21), le séjour de quarante jours et quarante nuits sur la montagne (// Ex 24,18)…

Une telle image d’Élie, en quelque sorte « successeur prophétique de Moïse », se poursuit en 2R 2 au moment où Élisée succède à Élie. Ce récit montre combien Élisée veut rester « soudé » à Élie et insiste sur leur unité et leur continuité :

2R 2,9 Pendant qu'ils passaient, Élie dit à Élisée : Demande ce que tu veux que je fasse pour toi, avant que je ne sois pris d'auprès de toi. Élisée répondit : Qu'il y ait, je te prie, une double part (littéralement : « une bouche pour deux ») de ton souffle sur moi !

 

Seule une intervention surnaturelle peut les séparer. Or, lors de leur périple, les deux prophètes arrivent au Jourdain qu’Élie va fendre dans un geste comparable à celui de Moïse séparant les eaux de la mer en Ex 14. Des chars et chevaux de feu séparent Élie d’Élisée et Élie « monte » aux cieux dans une tempête. Une disparition qui rappelle l’enlèvement d’Hénok en Gn 5,24. Le corps d’Élie demeure introuvable de la même manière que la tombe de Moïse est introuvable, Dt 34,6. En alignant le prophète sur Hénok et Moïse, le dernier récit sur Élie (2R 2) en fait un fondateur prophétique vivant à jamais dans la proximité de Dieu. Élisée constatant le départ définitif d’Élie retraverse le Jourdain à la manière de Josué entrant en terre promise, Jos 3. Le manteau d’Élie joue un rôle comparable à celui du bâton de Moïse, à sa main (Ex 14,16-21) et à l’arche (Jos 3,13-15). Élie/Élisée forment un couple comparable au couple Moïse/Josué. Cette remarquable valorisation d’Élie permet d’expliquer les raisons de sa grande fortune littéraire.

 

Conclusion

Ainsi transformé, le personnage d’Élie a perdu son caractère rugueux de pourfendeur de Baal pour devenir le modèle des prophètes avec Moïse. Selon Ml 3,22-24 l’attente des temps derniers doit se vivre de deux manières en se souvenant de la Torah que Dieu a donnée à Moïse à l’Horeb et en attendant l’envoi d’Élie, le prophète, au « jour de Yhwh » qui sera le temps d’une unité générationnelle retrouvée.

L’association Moïse/Élie ou Loi/Prophètes est devenue au fil des siècles la source de l’espérance des croyants de l’ancien Israël. On comprend dès lors pourquoi les évangiles font de Jean-Baptiste l’Élie qui doit revenir, annonçant les temps nouveaux que Jésus inaugure. De même, lorsque les auteurs du Nouveau Testament évoquent le monde supraterrestre de Dieu lors du récit de la transfiguration de Jésus, ce dernier se trouve entouré de Moïse et d’Élie qui représentent la Loi et les prophètes que Jésus accomplit. Les auteurs du Nouveau Testament avaient donc parfaitement compris l’association Moïse/Élie construite par leurs prédécesseurs de l’Ancien Testament.

La transformation littéraire d’Élie, qui échappe à l’histoire par son ascension, en fait un personnage destiné à nourrir les espoirs des croyants pendant les époques difficiles ou de persécutions. C’est pourquoi avec Hénok, Élie devient une figure apocalyptique en raison de sa montée et de sa présence aux côtés de Dieu. L’un et l’autre deviennent les personnages clés qui révèlent les fins dernières ayant part au conseil secret de Dieu[6].

Le cycle d’Élie est une magnifique illustration de la puissance du travail interprétatif biblique qui, à partir d’une tradition historique, a fait d’Élie une figure d’espérance par-delà l’histoire. Un tel travail a de quoi nous émerveiller aujourd’hui encore.

Dany Nocquet

 

Pour poursuivre :

KETTERER Éliane et POIROT Éliane, Les figures d’Élie le prophète, SupCaEv 100, Cerf, Paris, 1997.

NOCQUET Dany, Le Dieu Unique et les autres, CaEv 154, Cerf, Paris, 2010.

 



[1] Apocryphe : le terme désigne les textes qui n’ont pas été retenus dans le canon des Écritures.

[2] Baal : le terme en hébreu signifie «  maître, époux, propriétaire ».

[3] Ashérah : déesse de la fécondité dont on trouve plusieurs traces en Israël au 8e s. av. J.-C.

[4] Voir aussi les récits de multiplication de l’huile, 1R 17,8-16 et 2R 4,1-7.

[5] Il s’agit sans doute d’une critique des théophanies cosmiques de Yhwh qui le font apparaître comme un autre dieu.

[6] Moins connue que l’apocalypse d’Hénok, il existe une apocalypse d’Élie datée du 4-5e s. ap. J.-C. et provenant des milieux coptes (Égypte).

 

 

 

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