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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

la Rome des chrétiens

11 Décembre 2011 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #2011

Éditorial

 

LA ROME DES CHRÉTIENS

 

Ce mois de décembre sera marqué par les fêtes de fin d’année et en particulier par le temps de Noël. Nous aurons droit alors à la messe de minuit retransmise en direct de la basilique Saint-Pierre de Rome, puis à la bénédiction urbi et orbi[1] du pape. Indéniablement Rome est le centre du catholicisme, la principale confession chrétienne. La cité éternelle est le cœur d’une Église centralisée, transformée par les papes, et aujourd’hui encore lieu de pèlerinage. Inversement les papes se sont appuyés sur le prestige de la cité, ancienne capitale impériale et lieu de sépulture de deux apôtres illustres, pour asseoir leur autorité. Rome et la papauté sont inséparables.

Mais si la Rome des chrétiens inclut évidemment celle des papes, elle ne s’y limite pas. Nous traiterons également de la Rome des premiers chrétiens, de celle des vaudois ou des orthodoxes. Vous le constaterez, notre approche est assez protestante et nous n’hésiterons pas à évoquer la Rome maudite de l’Apocalypse, celle des protestants du XVIe siècle. Nous tenons à remercier le professeur Paolo Ricca[2] d’avoir bien voulu participer dans notre langue un article sur la Rome des vaudois[3].

 

Bonne lecture à tous et bonnes fêtes de fin d’année.

 

LP

 



[1] À la ville et au monde. Le pape s’exprime donc comme évêque de Rome mais aussi comme chef de l’Église catholique romaine.

Catholique : adjectif grec καθολικός / katholikós signifiant « universel » ou « général », plus exactement l'universalité du message du Christ. Le mot est apparu tardivement dans la langue française (1598) et n'est devenu courant qu'à partir de 1794. On lui préférait auparavant « christianisme ».

[2] Paolo Ricca est pasteur de l'Église vaudoise. Il est Docteur en Écriture Sainte et enseigne l'Histoire de l'Église à la Faculté de Théologie vaudoise de Rome. Il est membre de la commission « Foi et Constitution » du C.O.E.

[3] Vaudois : Valdo

 


SOMMAIRE

 

La Rome des premiers chrétiens

Rome et la papauté

Rome la maudite

La Rome baroque, un itinéraire anti-protestant

La Rome des protestants

La Rome des orthodoxes

 

 


Histoire

 

ROME, LA MAUDITE !

 

« Elle est tombée Babylone la grande », cette phrase se trouve dans l’Apocalypse et fut reprise par les prophètes protestants des Cévennes. Babylone est l’incarnation des empires maléfiques sur terre. Aussi bien pour un Jean de Patmos que pour un Abraham Mazel, c’est Rome qui est visée derrière le terme de Babylone…

 

Rome dans l’Apocalypse

L’Apocalypse est le texte le plus anti-romain de la Bible. L’empereur y est l’antéchrist et Rome la grande prostituée. Babylone est donc un nom de code pour Rome. L’antique Babylone était l’ennemie d’Israël, responsable de la déportation et de la destruction du temple… au temps de Jean de Patmos ; la nouvelle Babylone est la Rome des empereurs. Elle domine le monde, mais ennemie des chrétiens, elle est devenue satanique et démoniaque. Elle sera renversée par Dieu à la fin des temps.

Alors que Paul appelait à la soumission aux autorités civiles, l’Apocalypse dénonce le pouvoir politique. Pour expliquer ce changement de discours, certains y voient une absence d’unanimité chez les chrétiens, d’autres les conséquences des persécutions. L’Apocalypse précise en effet que Babylone se « saoulait du sang des martyrs de Jésus et des saints ». Il faut y voir une dénonciation des persécutions de Néron, qui accusa les chrétiens d’avoir incendié Rome, et de celles sous Domitien à la fin du Ier siècle. La prostitution est une façon de dénoncer l’idolâtrie. Le culte rendu au Christ avec les fameux 24 vieillards[i] de l’Apocalypse s’oppose au culte rendu à l’empereur avec les 24 licteurs. Ces derniers chantent des hymnes et se prosternent devant le souverain terrestre. Leur nombre passe d’ailleurs à 24 sous le règne de Domitien. L’Apocalypse est bien un récit de résistance contre la Rome impériale. Le dernier livre de la Bible s’avère gênant lorsque l’empire romain devient chrétien au IVe siècle. Il en ira différemment au temps de la Réforme tout au moins pour les protestants !

 

Rome et les réformés au XVIe siècle

L’homme de la Renaissance attend les temps de la fin. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’angoisse d’un Luther ou l’acharnement des massacreurs de la Saint-Barthélemy. L’ultime combat contre les forces du mal commence, l’heure du jugement approche.

De nombreux signes semblent annoncer ces temps de la fin comme l’évangélisation du Nouveau monde, la conversion forcée des juifs et des musulmans (morisques d’Espagne), les nombreuses prophéties (Brigitte[ii]), la menace turque assimilée à l’action de l’antéchrist… Mais, pour les protestants, la preuve la plus éclatante de cette fin annoncée et de la justesse de leur combat, fut le sac de Rome en 1527 ! Le connétable de Bourbon (catholique) à la tête de l’armée de Charles Quint (catholique) s’empare de la ville éternelle qui est livrée à la soldatesque au sein de laquelle on compte beaucoup de mercenaires… luthériens. Les papes en associant pouvoirs temporel et spirituel ne rappellent-ils pas les empereurs romains ? Le chantier démesuré de la basilique Saint-Pierre de Rome, financé par les indulgences, ne rappelle-t-il pas l’orgueil des constructeurs de la tour de Babel ? Le sac de Rome en 1527 ne fait-il pas écho à cette phrase de l’Apocalypse : « Elle est tombée Babylone la grande » ? L’historien Denis Crouzet écrit d’ailleurs : « Un processus de désacralisation opérait à travers un processus de diabolisation qui s’appuyait sur une tradition véhiculant l’image d’une chute inéluctable de Rome, brûlée et détruite par le feu et la colère de Dieu en châtiment de ses impiétés.[iii] »

Renforcée par le sac de la ville en 1527, l’assimilation de la chute de Rome à celle de Babylone, comme punition divine, demeura l’un des grands thèmes de la propagande protestante. De nombreuses gravures le rappellent.



[i] Ap.4-5 

[ii] Sainte Brigitte de Suède, fille de Birger, prince suédois et issue de la famille des Brahe, est née en 1302 en Suède. Mère de huit enfants dont Catherine de Suède, veuve en 1344. Elle se fixa en 1349 à Rome où elle vécut volontairement dans la pauvreté. Renommée pour ses prophéties et ses révélations mystiques, elle était consultée par les chefs d'État et les papes réfugiés à Avignon.

Après un pèlerinage en Palestine, elle mourut à Rome le 23 juillet 1373. Canonisée dès 1391, elle fut d'abord fêtée le 8 octobre puis le 23 juillet. Elle est une des saintes patronnes de l'Europe. 

[iii] Dieu en ses royaumes p.61

 

 


Arts

 

LA ROME BAROQUE 

Un itinéraire antiprotestant

 

 

Au XVIIe siècle, à Rome, le baroque devient l’art de la Contre-Réforme. L’article qui suit saura, je l’espère, vous en convaincre[1]. Le sujet étant vaste, je limiterai mon propos à quelques œuvres du Bernin et à deux églises jésuites. L’artiste baroque Le Bernin mit son art au service de trois papes successifs et du catholicisme en général, tandis que les jésuites, fer de lance de la Contre-Réforme, introduisirent le baroque dans leurs églises comme celles du Gesù et de Saint-Ignace.

 

Œuvres choisies du Bernin

Gian Lorenzo Bernini (1598-1680), appelé en France le cavalier Bernin, fut le grand artiste[2] du baroque et fit toute sa carrière à Rome[3]. Il fut à la fois sculpteur, architecte, peintre et scénographe. Si vous vous rendez à la galerie Borghèse, sur les hauteurs du Pincio, vous découvrirez des œuvres de jeunesse du Bernin. Bien que le commanditaire soit un cardinal, ces œuvres illustrent plus des épisodes de la mythologie que des scènes bibliques. Pourtant ce sont déjà des œuvres baroques. Le Bernin arrive à capter l’instantané, le fugace. Toutes ses œuvres sont en mouvement, Pluton emporte Proserpine avec énergie, le corps de David est en torsion, Apollon poursuit Daphné. Le Bernin capte le mouvement, saisit l’instant et nous surprend. Ce sont bien des œuvres baroques pourtant celles-ci ne sont pas au service de la Contre-Réforme, mais plutôt destinées à agrémenter les jardins de la villa Borghèse.

Il faut attendre le pontificat d’Urbain VIII pour que Le Bernin entre au service des papes et, au-delà, du catholicisme. L’église Sainte-Marie-de-la-Victoire[4] abrite une chapelle où le baroque sublime le culte des saints. Le Bernin s’appuie sur les écrits de sainte Thérèse d’Avila pour représenter son extase. Les yeux mi-clos, la bouche entr’ouverte, la sainte s’abandonne à Dieu. Un ange à l’air narquois s’apprête à lui planter une flèche. Le Bernin réussit le tour de force de représenter une sainte qui oscille entre souffrance et jouissance. Les commanditaires représentés dans des loges comme à l’opéra et la lumière venant d’en haut participent à la mise en scène.

Place Navone, la fontaine des Quatre Fleuves semble bien éloignée des préoccupations religieuses. Un obélisque repose sur un socle évidé dissociant quatre rochers devenus les sources des quatre fleuves, eux-mêmes incarnés par quatre personnages. Chaque fleuve représente une partie du monde. L’obélisque est couronné d’une colombe. Faut-il y voir l’évangélisation du monde ? La colombe, qui tient un rameau d’olivier dans son bec, est ainsi visible sur les armes du pape régnant, Innocent X. Il faut donc plutôt y voir le triomphe de la papauté et la vocation universelle du catholicisme.

Le Bernin travailla au Vatican. On lui doit le baldaquin en bronze au-dessus de l’autel de la basilique Saint-Pierre[5]. Cette œuvre imposante n’est pas un simple élément de décor. Elle a aussi une fonction scénographi que. En attirant l’attention du visiteur écrasé par la monumentale basilique, le baldaquin met en valeur non seulement l’autel mais aussi le lieu de sépulture de l’apôtre. Il focalise l’attention du fidèle sur le point le plus sacré. Mais la réalisation la plus monumentale du Bernin reste la place Saint-Pierre, qui accueille toujours en masse les pèlerins et les… touristes. Typiquement baroque avec son plan ovale et l’effet d’optique créé par les 284 colonnes, elle théâtralise toute arrivée à la basilique. Certains y ont vu deux bras tendus vers les fidèles.

Magnifier le culte des saints, affirmer l’autorité des papes, accueillir des pèlerins en nombre, le Bernin a bien mis son art au service de la Contre-Réforme. « Il est un fervent catholique et restera jusqu’à la fin de ses jours un ardent partisan de l’enseignement jésuite. Il pratique les exercices spirituels de saint Ignace »…

  

Deux églises jésuites : Le Gesù et Saint-IgnaceL'Eglise terrassant l'hérésie

La Compagnie de Jésus est fondée en 1540 sur l’in it i a tive d’Ignace de Loyola. L’objectif du nouvel ordre est de lutter contre le protestantisme  par l’éducation et de répandre le catholicisme aux quatre coins du monde par   les œuvres missionnaires. Nous visiterons seulement deux églises, celle du Gesù consacrée au nom de Jésus et celle dédiée au fondateur de l’ordre, Ignace de Loyola. L’église du Gesù présente une façade qui fit école avec les volutes caractéristiques du style jésuite. À l’intérieur, le décor est des plus somptueux, associant lapis-lazuli, marbres de plusieurs couleurs, stuc, or, argent… Une sculpture mérite notre attention, il s’agit de La foi terrassant l’hérésie. Une femme armée d’une croix fait tomber deux hommes tandis qu’un ange à ses pieds arrache les pages des livres hérétiques. L’image baroque triomphe de l’écrit protestant ! Ici le faste du baroque chante « avec une magnifique exubérance les victoires de l’Église et spécialement celle de la compagnie de Jésus[6]. »

L’église Saint-Ignace de Loyola recevant la lumière du Christ (Rome)Ignace s’organise comme celle du Gesù. Dès l’entrée, on est assailli par la voute  peinte par Andréa Pozzo. Émile Mâle écrit d’ailleurs : « Le frère Pozzo éleva une autre  église, dont la colonnade géante va se perdre dans le ciel. » Ce ciel s’ouvre au-dessus de nous et le triomphe de saint Ignace y représente l’œuvre universelle de l’ordre. Le rayon qui jaillit de la poitrine du Christ touche le cœur du saint qui réfléchit cette lumière aux quatre coins du monde.

Il est frappant de constater que les jésuites, hommes de l’enseignement et de la parole, vont adopter l’art baroque. Les artisans de la Contre-Réforme adoptent l’art théâtral du baroque tandis que cet art devient un des outils de la Contre-Réforme. Le Bernin et les jésuites incarnent cette féconde rencontre.

 

Je vous propose de conclure en reprenant ces quelques lignes écrites par Ernst Gombrich dans sa magistrale Histoire de l’art : « Plus les réformés s’attaquaient à la pompe de l’Église, plus Rome désirait s’assurer les prestiges de l’art. C’est ainsi que la Réforme qui, en condamnant le culte des images, eut une telle influence sur l’évolution des arts, joua aussi indirectement un rôle dans le développement du style baroque. Le monde catholique comprit alors que l’art pouvait servir la religion plus puissamment, en dépassant les tâches qui lui étaient assignées au cours du haut Moyen-Âge. Il ne devait pas se limiter à illustrer la doctrine pour ceux qui ne savaient pas lire. Il pouvait contribuer à persuader, retenir ou ramener ceux qui peut-être avaient trop lu. Architectes, peintres et sculpteurs furent invités à faire des églises un déploiement de magnificence et de féérie, capable de transporter le fidèle et de l’amener dans un autre monde. »

 

É. Deheunynck

 

 



[1] Je me dois de préciser néanmoins que le premier art de la Contre-Réforme n’est pas baroque et qu’inversement il existe aussi un baroque protestant !

[2] Le Bernin, en raison de ses talents, est qualifié de second Michel-Ange.

[3] Il s’absenta six mois pour venir à Paris à la demande de Colbert. Mais son projet de façade du Louvre ne fut pas retenu.

[4]Cette église est dédiée à la victoire des troupes impériales sur les protestants tchèques lors de la bataille de la Montagne Blanche en 1620. Cette bataille sonna le glas du protestantisme en Bohême.

[5] La construction de la basilique coûta une fortune, d’où le recours aux indulgences pour la financer. Luther s’en offusqua…

[6] Propos de Jean Maury et René Percheron.

 

 


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