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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Le repas du seigneur : eucharistie, sainte cène... (avril 2004)

25 Décembre 2009 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #2004

Éditorial

 

Le repas du Seigneur

 

La communion des chrétiens en lien avec le derlpavril04 001nier repas du Seigneur devrait être le signe visible de notre unité. Il n’en est rien et l’encyclique Ecclesia de Eucharistia (avril 2003) l’a rappelé à ceux qui l’auraient oublié. Jean-Paul II y interdisait toute "intercommunion", toute célébration eucharistique commune entre catholiques et protestants, même à titre exceptionnel, puis il interdisait au fidèle catholique de recevoir la communion dans une autre communauté chrétienne… Les protestants se sont exprimés sur ce texte du Vatican. Mais qu’avons-nous à dire sur le repas du Seigneur, mis à part nos réactions à cette encyclique ?

Quelle est la conception protestante de la Sainte Cène ? Que nous disent les Écritures ? Que nous enseigne l’histoire ? Les Écritures nous présentent plusieurs récits de la Cène. Cette diversité vous sera exposée dans ce numéro. Elle nous invite plus à la réflexion qu’au dogmatisme.

La question de la Sainte Cène a divisé Luther, Calvin et Zwingli en leur temps. Présence réelle ou présence spirituelle ? Acte de Dieu ou acte des hommes ? Les protestants se sont opposés sur la question. Pourtant, aujourd’hui deux cent trois Églises européennes (luthériennes, anglicanes, réformées et méthodistes) vivent en pleine communion. L’œcuménisme interne au monde protestant a porté plus de fruits que celui avec l’Église catholique… ou plutôt avec le Vatican.

Car nous vivons une profonde communion avec nos frères catholiques lorsqu’il s’agit de former des groupes bibliques, de prières ou lorsqu’il s’agit d’organiser des rencontres pasteurs-prêtres… Mais, pour la communion eucharistique cela n’est pas autorisé. Pourquoi ce qui a été possible avec les luthériens et surtout les anglicans (qui par certains aspects sont proches des catholiques) ne le serait-il pas avec nos frères catholiques ?

 

                                                                                                  LP

 


Le “repas du Seigneur” : retour à la source

 

                ... ou plutôt aux sources, si par ce mot nous désignons les textes du Nouveau Testament qui transmettent un récit de l’institution de ce rite, un discours explicatif mis dans la bouche de Jésus, ou encore une interprétation théologique de la signification de ce repas. Indiquons ici les principaux de ces textes :

           

            1. Nous disposons de quatre récits de l’institution par Jésus d’un nouveau rite. Celui-ci est étroitement lié à son cadre, à savoir un repas, mais aussi à l’imminence explicitement signalée de l’arrestation et de l’élimination de Jésus ; lié encore à la célébration, elle aussi imminente, de la Pâque juive. Ce seul énoncé suggère déjà plusieurs composantes, lourdes de sens, de cet acte communautaire confié aux Douze, et, au-delà d’eux, aux disciples des siècles à venir. Du coup nous ne pouvons éluder plusieurs questions. En voici quelques-unes unes : comment se référer à quatre récits non réductibles à un seul ? Pourquoi un rite en forme de repas (cène vient du latin cena qui signifie simplement repas), et d’un repas pris en commun ? Quel rapport ce dernier repas pris par Jésus avec les Douze a-t-il avec la Pâque juive ? Quel rapport a-t-il avec la mort de Jésus, que Jésus sait imminente ? Comment bien user de ce rite dont Jésus a, selon la version de l’institution retenue par Paul, expressément recommandé la répétition par des disciples rassemblés (1 Co 11.23) ? Quel est le contenu de la coupe et le sens de boire la coupe ? Qui préside ce repas désormais pris sans la présence visible et audible de Jésus ? Quelle est cette “nouvelle alliance” inaugurée par l’initiative de Jésus et qui réclame une répétition “cultuelle” “ jusqu’à ce qu’il vienne [il, c’est-à-dire le Seigneur, en l’occurrence le Ressuscité] ? De quelle sorte de sacrifice est-il ici question en plein repas ? On pourrait prolonger encore cette liste de questions. Reconnaissons en tout cas qu’elles proviennent d’abord de la richesse non transparente de ces récits, mais qu’elles sont incessamment ravivées, voire “gelées” par les désaccords profonds qui entraînent aujourd’hui encore l’interdiction, par l’Église romaine et aussi par les Églises orthodoxes, d’une communion partagée entre chrétiens d’appellations différentes.

NB : les quatre récits d’institution constituent manifestement deux groupes : d’une part Luc 22.15-20 et 1 Corinthiens 11.23-26, d’autre part Marc 14.22-25 et Matthieu 26.26-29. Si vous comparez vous-mêmes attentivement, ligne à ligne, ces quatre versions de l’institution de la Cène, vous repérerez ce qui les apparente deux à deux, ce qui singularise la version recueillie par Luc et ce qui singularise la version recueillie par l’apôtre Paul.

La sainte cène (St Apolinnaire de Ravenne). Notez la position assise des convives.

            2. Le quatrième évangile ne comporte pas de récit de l’institution d’un rite cultuel en forme de repas, mais il évoque ce rite à plusieurs reprises. Il en parle notamment à propos d’un autre geste de Jésus accompli au cours d’un repas pris la veille de la Pâque juive. C’est la scène dite du lavement des pieds (Jean 13). Il s’agit moins de l’institution d’un rite cultuel que d’un testament : “ Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds,, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Je vous ai donné un exemple pour que vous agissiez comme j’ai agi envers vous ” (Jn 13.14s). Ces particularités du récit johannique suggèrent que “ le repas du Seigneur ”, très vite pratiqué dans les communautés locales, y compris loin de la Palestine, donnait encore lieu à des discussions à la fin du premier siècle. Voyez Jean 6.27-35, 51-56, 13.1-5 , 12-17. C’est dans cet évangile que l’on trouve des expressions telles que pain de Dieu, véritable pain du ciel, pain de vie, mais aussi des expressions qui font problème : notamment manger ma chair. Ce dernier terme, surtout au singulier, ne désigne pas, dans la Bible, les parties non osseuses du corps mais l’ensemble de la personne humaine. La chair n’est pas le corps mais désigne l’être humain tout entier dans sa fragilité, dans sa faiblesse devant la majesté de Dieu et l’autorité de sa Torah. Pourquoi le quatrième évangile parle-t-il de “manger ma chair” au lieu de manger un pain partagé ? C’est là un casse-tête pour les spécialistes. Par surcroît, l’évangile de Jean est le seul à employer l’expression boire mon sang. Or pareille invitation est totalement incompatible avec l’interdiction, répétée et pratiquée tout au long de l’histoire israélite, de boire du sang (même le sang animal, à plus forte raison du sang humain !). Les quatre récits d’institution parlent de “boire la coupe” ou “du produit de la vigne”. Et le sang, dans les sacrifices israélites, n’était jamais consommé mais en partie répandu sur l’autel, en partie aspergé sur l’assemblée des fidèles. Pourtant les sacrifices israélites étaient tous compris comme des repas auxquels participait le Seigneur Dieu. La part qui revenait au Seigneur était soit brûlée sur l’autel, soit, pour la viande, attribuée aux prêtres. Mais le sang, symbole de la vie et symbole d’une mort lorsqu’il est “versé” ou “répandu” à l’occasion d’un sacrifice ou d’une offrande, le sang ne fait jamais partie du menu de ce repas partagé avec Dieu ! Et il ne signifie mort expiatoire et substitutive que dans le cas du sacrifice “pour obtenir le pardon” (Lévitique 6.17-22). Or nous ne célébrons pas la Cène “pour obtenir” un tel pardon, mais parce que ce pardon nous a été et nous est réellement offert en Jésus-Christ. Mais avec ce repas il s’agit non d’un “sacrifice pour le pardon” mais d’une alliance, d’une “ nouvelle alliance ” précisent même les versions retenues par Paul et par Luc, d’une alliance scellée, comme celles que nous raconte le Premier Testament, par un sacrifice spécifique en forme de repas, c’est à dire d’un temps de convivialité.

           

            3. La version retenue par Paul, et elle seule, ajoute une précision supplémentaire qui reprend et reformule le “ en mémoire de moi ”: “ Toutes les fois que vous mangerez de ce pain et boirez de cette coupe, vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne ”. En prenant ensemble la cène, nous nous réclamons publiquement de cet événement fondateur. Nous ne participons pas à ce repas communiel pour obtenir quoi que ce soit, mais pour nous resituer publiquement dans cet événement fondateur et en transmettre l’offre “ à beaucoup ”, manière juive de dire “à tous”. D’où l’invitation adressée à toute l’assemblée lors de nos célébrations.

             En dehors de la version de l’institution qu’il a “ reçue du Seigneur et transmise ” (1 Corinthiens 11.23), c’est-à-dire en réalité qu’il a reçue grâce à une activité de tradition-transmission déployée par les premières communautés de disciples, Paul n’a pas beaucoup écrit à propos du repas du Seigneur. Dans ce même chapitre 11 de la première épître aux Corinthiens, il reproche durement à quelques chrétiens de Corinthe leur pratique qui “ fait plus de mal que de bien ” (11.17). Il va jusqu’à leur dire : “ Ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez ! ” (11.20). Et il énonce une mise en garde qui a fait couler beaucoup d’encre et provoqué des malentendus : “ Si quelqu’un mange le pain ou boit la coupe du Seigneur indignement, il se rend coupable envers le corps et le sang du Seigneur ” (1 Co 11.27). Dans les deux versets suivants, il invite à s’examiner soi-même... et ensuite à “ manger de ce pain et à boire de cette coupe ”. Encore une fois, c’est le pain et non le corps qui est mangé, c’est le vin qui est bu. Il n’y a donc pas à identifier purement et simplement le pain et le corps du Christ. Mais notons surtout que cet “examen” réclamé par Paul ne se confond pas avec ce que les leçons de morale d’hier appelaient un “examen de conscience” susceptible de nous amener à conclure “je suis indigne” ou au contraire “maintenant, je suis digne !”, comme le signifiait naguère la pratique romaine qui exigeait le passage au confessionnal avant la communion et un billet de confession valant un “maintenant il (elle) est digne”. Selon le texte de Paul, il s’agit pour les convives de ce repas de discerner le corps. Et là, le sang n’est pas mentionné, ni la coupe de vin : il ne s’agit donc pas de discerner une transformation magique du pain et du vin en corps et en sang du Christ. On a mis des siècles à s’aviser que discerner le corps, ce n’est pas reconnaître une transformation du pain (et parallèlement une transformation du vin); interprétation  pourtant toujours présupposée par l’exclusion pratiquée à notre égard par les Églises catholique et orthodoxe. Mais discerner le corps du Christ, c’est reconnaître ce corps dans le rassemblement des convives à l’invitation du Seigneur, dans ce mouvement rassembleur et créateur de convivialité fraternelle. Autrement dit, le corps du Christ ressuscité est événement et se manifeste dans cette convivialité, dans ce partage du pain.

            Dans le chapitre précédent de sa lettre (1 Co 10), Paul évoque en trois versets et quelques formules, devenues obscures si elles ne l’étaient pas à l’origine, une “ communion au ( ou avec le) sang du Christ ” et une “ communion au (ou avec le) corps du Christ ” (10.16-17). Ces formules renvoient peut-être à une catéchèse donnée par Paul ou par l’un de ses compagnons, mais le récit de l’institution auquel il se réfère est plus clair que ces explications-admonestations ! Le récit ne sépare pas deux communions, l’une avec le sang, l’autre avec le corps, mais il parle d’un repas fortement ritualisé dans lequel est offerte en paroles et en gestes UNE communion vécue avec le Crucifié-Ressuscité. Et nous ne pouvons accepter l’ancienne pratique de la “communion sous une seule espèce” pour les simples fidèles, la communion “sous les deux espèces” étant alors réservée à un clergé.

 

            Revenons donc au récit de l’institution de la Cène, dans la version que Paul a reçue et qu’il interprète laborieusement dans les versets qui suivent.

            Il importe d’abord de ne pas fantasmer sur l’expression “ rompre le pain ” et de ne pas la transformer subrepticement en “rompre le corps”, sous-entendu : “ du Christ ”, le texte ne comporte sur ce point aucune ambiguïté. “Rompre le pain” est une expression qui appartient au langage courant du judaïsme contemporain de Jésus et signifie, au sens propre, rompre une miche et ainsi la partager. Rompre le pain ne constitue aucunement une manière imagée d’évoquer la mort violente infligée à Jésus et de substituer au repas pris en commun un sacrifice expiatoire, celui d’une victime substitutive. Il s’agit d’un acte hautement significatif dans le cadre d’un repas entre convives invités par un même hôte, et quel hôte ! Manger d’un même pain, qui plus est, du pain offert par un même hôte, c’est nous reconnaître liés par un lien plus inviolable encore que le lien familial.

            Le corps du Christ ressuscité, ce n’est donc pas un objet magiquement transformé, c’est bien un événement, un événement auquel il nous incombe de participer activement et qui est à renouveler tout au long de notre vie. Remarquons que “ceci”, qui apparaît deux fois coup sur coup dans le même verset, n’est pas un objet mais un acte : “ faites ceci ! ”, partagez le pain autour d’une même table, devenez des convives, des commensaux, fraternellement liés entre eux par ce partage. Il faut reconnaître que les traductions traditionnelles (“ ceci est mon corps ”) sont pour une part responsables de l’interprétation de type magique qui prévaut encore en bien des Églises et dans bien des esprits. Mais, surtout si l’on tient compte que Jésus s’exprimait en araméen [sans verbe être : “mon corps, ceci”] alors que nous lisons une traduction grecque, elle-même traduite ensuite dans notre langue, non sans dérives, il est plus juste de traduire : “Mon corps pour vous, c’est ceci ...” et le geste est joint à la parole. Faites ce geste de partage d’un même pain “ en mémoire de moi ”. “ En mémoire ”, dans le langage biblique, c’est plus et autre chose que “en souvenir”. Quand nous célébrons la Cène, nous ne sommes pas tournés vers un passé toujours plus lointain ; nous accomplissons un acte, une démarche engageante, qui mobilise pleinement notre présent, auquel le Seigneur veut participer. Il est aujourd’hui encore celui qui invite et accueille à sa table, et les invités que nous sommes ne sont pas seulement des “avaleurs”, des “absorbeurs” ! Répondre à une telle invitation, c’est vivre une relation avec l’hôte, une relation qui s’insère nécessairement dans les invitations simultanées que le Seigneur adresse à d’autres. C’est ainsi que le corps du Christ est événement. Il vaut la peine, ne trouvez-vous pas, de le discerner !

 

            La mention du sang a bien sûr contribué de bonne heure à faire malheureusement prévaloir l’idée d’un sacrifice à la fois expiatoire et substitutif sur celle du repas partagé. Les versions transmises par les trois premiers évangiles témoignent déjà, au prix d’une surcharge de la phrase, de cette attirance exercée par une interprétation sacrificielle et dramatique de la mort de Jésus, notamment en parlant de “ sang répandu pour vous ” (Luc), voire “ répandu pour beaucoup ”, là où la version recueillie par Paul parle sobrement d’“ alliance en mon sang ”. Or l’interprétation de la mise à mort de Jésus comme un sacrifice expiatoire exigé par Dieu n’est pas la seule proposée par le Nouveau Testament et elle s’accorde fort mal avec la proclamation de l’Évangile, avec l’offre d’un pardon gratuit. Et s’il y a dans le nouveau rite la représentation d’un sacrifice, encore une fois, ce sacrifice est un “ sacrifice d’alliance ” : les quatre versions parlent bien du “ sang de l’alliance ”. Cette expression nous renvoie à la notion capitale d’alliance accordée par Dieu à Abraham, à Lévi (c-à-d. avec le sacerdoce israélite), au roi, à tout ou partie du peuple (cf Genèse 15.9 ss, Ps 50.5 : “ ils ont fait alliance avec moi par un sacrifice ”), et aux nécessaires renouvellements de l’alliance. L’alliance est le plus souvent déclarée éternelle, et les renouvellements sous la forme d’une célébration cultuelle signifient à la fois la constance de Dieu et le réengagement nécessaire des partenaires humains, évidemment inconséquents. L’expression “ en mémoire de moi ” soulignée plus haut relève de la même théologie de l’alliance et de son renouvellement, de son actualisation.

 

            Nous ne saurions traiter, dans les limites de cet article, de toutes les questions évoquées dans notre point 1 Mais il nous paraît important de souligner que dans tous les textes du Nouveau Testament évoquant directement ou indirectement ce “repas du Seigneur”, il n’est jamais indiqué que seul peut inviter à ce repas un membre de la communauté muni, dans les formes, de pouvoirs nécessaires. La même observation peut être faite d’ailleurs à propos du baptême. Les Églises du Nouveau Testament ignorent une distinction entre un clergé et des “simples fidèles”. Les ministres choisis par la communauté ne sont pas des “clercs” et ne reçoivent pas de pouvoirs exclusifs. Une confirmation explicite se lit dans les épîtres dites “pastorales” (1 et 2 Timothée, Tite), qui présentent les ministères instaurés dans les communautés de disciples. Ces ministres ne se voient attribuer aucune fonction sacramentelle, comme le soulignait un exégète membre de la Commission biblique pontificale, R. Brown, dans un petit livre intitulé dans sa traduction française L’Église héritée des Apôtres (éd. du Cerf) mais dans l’original (anglo-américain) Les Églises héritées des Apôtres. C’est la communauté qui célèbre, de même que c’est la communauté qui baptise. Apprécions comme il se doit la formulation en usage dans l’Église réformée : “ Voici le repas que nos mains ont préparé, mais c’est le Seigneur qui nous accueille. Voici la table par nous dressée, mais que lui-même préside ”. C’est bien au repas du Seigneur que nous sommes invités. Joie !

           É.Babut

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