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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Les Pères de l'Eglise : héritage commun des catholiques, des orthodoxes et des protestants (janvier 2010)

31 Décembre 2009 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #2010

Éditorial

 

LES PÈRES DE L’ÉGLISE

 lpperes 001

En consultant l’encyclopédie du protestantisme, je n’ai trouvé aucune mention des Pères de l’Église, ni de la patristique, ni de la patrologie. Les Pères de l’Église seraient-ils étrangers au protestantisme ? Les catholiques et les orthodoxes seraient-ils les seuls à leur accorder de l’importance ? Ces écrivains de la plus haute antiquité n’auraient-ils rien à nous dire ?

L’étude des écrits des Pères s’appelle la patrologie, terme inventé par un luthérien ! Calvin ne cesse de faire référence aux Pères de l’Église dans son Institution de la religion chrétienne. Luther s’est nourri de la pensée d’Augustin, le plus grand des Pères d’Occident ! Les Pères ne sont pas des étrangers pour les protestants. En acceptant les décisions des premiers conciles "œcuméniques", les Réformateurs ont voulu montrer leur fidélité à l’Église des origines, à celle des Pères.

Ce numéro vise à vous faire modestement découvrir le monde de ces grands écrivains chrétiens de l’antiquité. Une interview de Philippe Henne, professeur de patrologie, des portraits de Pères et des extraits de leurs écrits constituent l’essentiel de ce dossier qui ne peut que vous donner envie d’en savoir un peu plus.

Le protestant devrait apprécier ces témoins d’une Église proche des origines, ces lecteurs assidus de la Bible. Les Pères, même si on distingue ceux d’Orient et d’Occident, vivaient dans une Église "une". Ils sont l’héritage commun de tous les chrétiens. Les protestants l’auraient-ils oublié ?

 

L.P.

 


SOMMAIRE

Qui sont les Pères de l'Eglise ? 
Rencontre avec Philippe Henne (en ligne)
Augustin
Les Pères cappadociens
Les Pères de l'Eglise dans la tradition orthodoxe
Les Pères et la Bible
Les Réformateurs et les Pères de l'Eglise (en ligne)

 


Interview

 

RENCONTRE AVEC PHILIPPE HENNE,

PROFESSEUR DE PATRISTIQUE

 

LP : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

P H : Je suis dominicain de nationalité belge. J’ai fait des études à l’université de Fribourg en Suisse en section germanophone au milieu des alternatifs, Grünen et féministes. Ce fut très stimulant. J’ai passé cinq ans à Bruxelles et quatre ans à Jérusalem. Je donne aujourd’hui des cours de patristique à Lille, à la Catho. J’ai écrit plusieurs livres sur des Pères de l’Église.

 

LP : Comment devient-on professeur de patristique ?

PH : J’ai découvert la patristique par la pastorale, surtout des 8-12 ans. Les écrits des Pères constituent un vivier d’images et d’allégories inépuisable. Il y a un parfum derrière toutes ces images mais aussi des limites. Ainsi chez Irénée de Lyon, le Fils et l’Esprit sont les mains du Père, lors de la création. C’est une belle image qui manifeste l’union du Père et du Fils, mais la main n’a pas grand-chose à dire. Elle devient un simple instrument. Je me suis attaché à ces compagnons, avec qui je partage des moments de foi. Même si ils vivent dans un autre monde, avec un autre vocabulaire, d’autres mentalités. Il y a un décalage culturel qui me permet de rencontrer aujourd’hui les autres, ceux qui n’ont pas le même vocabulaire, la même mentalité que moi… J’y gagne une souplesse de l’esprit.

 

L P : Que fait-on en cours de patristique ? Quel est le programme ? Qui sont vos étudiants ?

P H : La patristique est enseignée dans les trois cycles universitaires. En première année le cours est une initiation à l’histoire des Pères de l’Église. Je l’aborde à travers le Christ : comment les Pères parlent-ils du Christ ? Ce cours d’introduction est obligatoire. En 2e cycle l’enseignement porte sur la pratique sacramentelle des Pères, surtout le baptême et l’eucharistie. En 3e cycle le cours change chaque année. Cette fois-ci ce sera la place de la femme chez les Pères. Les étudiants sont, entre autres, des séminaristes (20-25 ans) et des laïcs (50-60 ans). En moyenne j’ai une quinzaine d’élèves.

 

LP : Certains Pères vous accrochent-ils plus que d’autres ?

P H : À force de fréquenter les Pères, une amitié de vertu se tisse. On finit par reconnaître telle formule, telle pensée. Ils deviennent familiers.

Chez Grégoire-le-Grand, il y a une force du désespoir qui me laisse admiratif. L’empire romain a disparu, remplacé par les royaumes barbares. Dans ce contexte difficile, il puise une capacité à créer une Église autonome, de toute façon l’État a disparu. L’évêque doit se charger de l’assistance spirituelle mais aussi matérielle.

Origène est très séduisant. C’est un chercheur de Dieu. Par son ascèse, il vit la relation à Dieu. On n’a pas affaire à un intellectuel qui réfléchit dans un salon. Origène a vu son père martyrisé par les Romains et lui plus tard est torturé. Quand Origène parle, c’est avec sa chair.

Hilaire de Poitiers est le premier grand auteur gaulois. Il surgit de nulle part ! Pendant deux cents ans la Gaule n’a connu aucun auteurOuvrage de ph Henne intéressant. Il a eu des intuitions géniales. C’est lui qui a fait le premier commentaire complet de l’évangile de Matthieu. Il est le premier à être attentif à la pastorale et accueille Martin de Tours pour évangéliser les campagnes. Il a développé des chants liturgiques repris par Ambroise de Milan. Il rédige le premier traité complet sur la Trinité. Lors du concile de Béziers, sous le règne de l’empereur Constance adepte de l’arianisme, l’épiscopat suit les thèses de l’empereur… sauf Hilaire qui est exilé. Il rentre après la mort de l’empereur et réunit l’épiscopat sans désir de vengeance mais dans un esprit d’unité ! C’est le plus gaullien des Pères de l’Église !

 

LP : Pourquoi est-il important d’enseigner la patristique ?

P H : Nous ne sommes pas seuls dans la foi, nous sommes portés par les croyants, à côté de nous, mais aussi derrière nous. Ce peuple des témoins nous accompagne, ce fleuve des croyants nous transforme. Plus on fréquente les Pères, plus on aime Dieu.

 

L P : Je vous remercie

 

Propos recueillis par Eric Deheunynck

 


 

Protestantisme

 

LES RÉFORMATEURS ET LES PÈRES DE L’ÉGLISE

 

« On peut dire que l’on s’expose à ne rien saisir du tout de la pensée des initiateurs de la Réforme, si on ne la replace pas dans la lancée de la tradition des Pères. » Cette affirmation de Marc Lods étonnera peut-être certains d’entre vous. Elle nous invite surtout à poser la question de l’influence des Pères sur les Réformateurs, une influence loin d’être négligeable. Les Réformateurs sont de bons connaisseurs des Pères et leur accordent une place importante dans leur réflexion théologique. Cela est valable pour Luther mais encore plus pour la génération suivante, celle de Calvin et Melanchthon. Le plus influent des Pères est sans conteste Augustin.

 

Luther, Calvin et… Augustin

Certains d’entre vous savent que Luther fut d’abord un moine augustin. La lecture des écrits du Père a influencé les premiers cours de Luther (sur les Psaumes et l’épître aux Romains) notamment sur la grâce et la justification. Le Réformateur de Wittenberg écrit : « Je lus le "De spiritu et littera" d’Augustin. J’eus la joie de constater qu’il enseignait à comprendre que la justice de Dieu est celle par laquelle nous sommes justifiés ». Les premiers bûchers de la Réforme furent dressés pour des moines augustins à Paris et Bruxelles en 1523. Marie d’Ennetières, seule femme dont le nom est inscrit sur le mur des Réformateurs, fut une nonne augustine de Tournai !

Augustin a également influencé Calvin. On dénombre dans l’Institution de la religion chrétienne 1700 références explicites à Augustin. Le Réformateur picard se serait converti après avoir lu le "De spiritu et littera". « Le chemin de la conversion m’a été ouvert par Augustin. » Il écrit également en 1552 : « Je suis à ce point en accord avec Augustin que si je devais rédiger une confession écrite, il suffirait que je propose une composition entièrement constituée d’extraits de ses écrits. »

 

Comment expliquer la place des Pères de l’Église chez les Réformateurs ?

Au Moyen-Âge Augustin est le plus lu des Pères de l’Église. En lui faisant référence, les Réformateurs sont héritiers de leur époque. L’autorité des Pères leur vient aussi de leur proximité avec les Écritures dont ils sont des lecteurs assidus. En reconnaissant les décisions des premiers conciles œcuméniques et certaines doctrines comme celle de la Trinité, les Réformateurs ont montré leur fidélité à l’Église primitive.

Le recours aux Pères fut également une arme contre l’Église romaine. Les écrits patristiques démontraient que l’Église catholique s’était éloignée de la pensée biblique et de celle des premiers temps de l’Église. Leurs écrits furent donc utilisés à des fins polémiques.

 

De l’oubli au renouveau

Si les Réformateurs se sont nourris de la pensée des Pères, ils ont aussi parfois pris leur distance sur certains points de doctrine. Luther rejette la conception augustinienne de la vocation religieuse, tandis que Calvin dénonce la prière pour les morts et la condamnation aux enfers des enfants non-baptisés. S’ils se sont inspirés des Pères, les Réformateurs ont élaboré une théologie propre.

Les protestants ont progressivement pris leur distance vis-à-vis d’écrits dogmatisés par l’Église catholique. Les protestants de la réforme radicale ont rejeté les Pères, les décisions de conciles œcuméniques et les doctrines comme celle de la Trinité ou des pratiques comme le baptême des enfants. Pour ces radicaux de la Réforme, la fidélité à l’Église primitive ne passait pas par les pères de l’Église.

Les protestants privilégient l’Église des temps bibliques et celle du XVIe siècle, tandis que la période intermédiaire est vue comme un moment d’altération de la pensée évangélique. Il faut attendre l’après 1945, dans le cadre des rencontres œcuméniques, pour voir les protestants redécouvrir les Pères. Désormais leurs écrits sont étudiés dans les facultés protestantes et sont publiés par les maisons d’édition protestantes. Les Pères ont retrouvé leur place dans la nuée des témoins… eux qui sont les plus proches des apôtres, eux qui ont nourri les Réformateurs.

 

É. Deheunynck

 

 


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