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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Les utopies (avril 2012)

13 Avril 2012 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #2012

Éditorial

 

LES UTOPIES

 

Ce mois d’avril sera celui du premier tour de l’élection présidentielle. Force est de constater que la politique en général et les hommes politiques en particulier ne sont plus porteurs d’utopies dans le sens de promesse d’un monde meilleur. L’électeur lambda semble animé par la crainte du lendemain, la méfiance à l’égard des promesses, le pessimisme en général… Bref tout le contraire d’une utopie. Avant de vous laisser découvrir les articles de ce numéro, nous vous proposons de définir le terme d’utopie et de préciser les limites de ce dossier.

 

Dans le langage courant l’utopie est une vue de l’esprit, qui ne se réalisera jamais. Or ceux qui ont inventé ce genre, tel Thomas More, voulaient élargir le champ des possibles. L’utopique décrit une société idéale dans une géographie imaginaire. Comment venir à bout des guerres, de la misère, des injustices ? Comment bien gouverner les sociétés humaines ? Certes l’utopie est du domaine de l’imaginaire, mais elle invite à changer nos sociétés ici-bas, hic et nunc. Les utopiques en action sont légion, pour le meilleur et pour le pire. L’utopie politique a donné naissance aux sociétés communistes et en Israël aux kibboutzim. L’utopie économique est à l’origine des entrepreneurs paternalistes ou visionnaires tel Godin qui fonda le Familistère. Ce dossier a privilégié les utopies religieuses. Le christianisme fut en effet porteur d’utopies. Pensons à la Bible qui nous mène d’un jardin paradisiaque à la Jérusalem céleste, aux réformateurs animés par la volonté de retrouver le christianisme des origines, aux puritains partis fonder une Nouvelle-Angleterre… Le dossier est bien vaste et il ne peut être que partiel. Les utopies sont sans limites, du moins dans l’imaginaire !

 

Bonne lecture à tous

 

 

 

 

 

   

Littérature

 

 

« Avouez donc, ô vous qui ne savez gouverner qu'en enlevant aux citoyens la subsistance et les commodités de la vie, avouez que vous êtes indignes et incapables de commander à des hommes libres.» (L'Utopie, livre I)

 

 

 

THOMAS MORE

 

 L'Utopie ou l'hédonisme vertueux

 

 

 

Si 1515 évoque (évoquait ?) Marignan pour tous les petits Français, cette date pourrait également leur rappeler un événement autrement plus important pour la pensée européenne : le début de la rédaction de L'Utopie par Thomas More, où il ne se prive pas, justement, d'égratigner (c'est peu dire) le roi français, François Ier, symbole du pathologique en matière de volonté de conquête.

 

Car avant d'être le tableau d'une contrée idéale, L'Utopie est d'abord, comme toutes les œuvres du genre, la dénonciation d'un monde devenu insupportable. C'est ce qu'avait déjà fait, en 1509, dans son Éloge de la Folie, Érasme, l'ami de Thomas More, qu'il encourage à écrire la « Nusquama nostra » (notre [terre] de nulle part), comme un diptyque où s'expriment leurs convictions d'humanistes. Parue en 1516 en latin, à Louvain, elle ne paraîtra en Angleterre qu'en 1551. L'Utopie (néologisme forgé par Thomas More) connaît immédiatement un succès international. C'est dire la soif de changement, la soif d'idées nouvelles que l'Europe de l'époque avait besoin d'étancher.

 

Loin d'être un traité philosophico-politique ennuyeux, l'œuvre ressemble à son auteur, bonhomme et malicieux. D'abord parce qu'en bon humaniste, More, sans accorder une confiance aveugle à la nature humaine, croit que les institutions et l'éducation peuvent conduire l'homme au bonheur. Ensuite parce que son ironie n'a rien à envier à celle que nous fera goûter Voltaire. Qu'on en juge : « Tandis que dans toute l'Europe, surtout dans les régions où règnent la foi et la religion chrétiennes, la majesté des traités est partout considérée comme sainte et inviolable ; ce respect de la foi jurée est dû en partie à l'esprit de justice et de bonté des princes, en partie aussi au respect et à la crainte qu'inspirent les Souverains Pontifes. Ceux-ci les premiers ne promettent rien qu'ils n'observent le plus scrupuleusement du monde »1.

 

Ainsi, si le monde de 1516 est gouverné par la folie, c'est un univers totalement organisé selon la raison qu'imagine Thomas More, ou plutôt que dépeint son interlocuteur, Raphaël Hythloday, fictif compagnon d'Amerigo Vespucci, dans une suite de discussions à bâtons rompus, non sans avoir auparavant dans une joute avec un juriste stupide « réglé son compte » à la peine de mort, systématique en Angleterre pour punir les vols auxquels étaient contraints les paysans chassés de leurs terres ou les soldats errants après la Guerre des Deux Roses. Un réquisitoire que Robert Badinter n'aurait pas démenti.

 

Utopie, donc, est une île où tout est conçu pour le bonheur des habitants, en tout cas pour un épanouissement tel que pouvait le concevoir un humaniste de la Renaissance. Tout d'abord, puisque déjà l'argent et la soif de richesses étaient la source de bien des maux, la propriété privée n'y existe pas : chacun peut disposer du bien commun selon ses besoins. Les repas sont pris en commun, Tous sont habillés de la même manière et si chaque famille dispose d'une maison, elle doit en changer tous les dix ans afin d'éviter de s'y attacher comme à un bien propre. « L'or et l'argent n'ont pas, en ce pays, plus de valeur que celle que la nature leur a donnée ; l'on y estime ces deux métaux bien au-dessous du fer, aussi nécessaire à l'homme que l'eau et le feu. »2. Bien plus, ils sont signes d'infamie : on en fait les chaînes et les plaques pour les prisonniers ; les étrangers en visite dans leurs costumes d'apparat couverts d'or sont la risée du peuple.

 

Comme l'oisiveté est la mère de tous les vices (les oisifs sont bannis de la cité, c'est la fonction principale des magistrats de base que d'y veiller), tous les Utopiens travaillent, les femmes comme les hommes, six heures par jour. Ainsi ils concourent à la prospérité du pays tout en ayant le loisir (obligatoire) de se cultiver : des cours publics de formation continue offrent à chacun la possibilité d'élever son esprit, condition indispensable d'épanouissement pour l'humaniste. Mais tous, auparavant, auront donné deux ans au « service agricole obligatoire », afin que le travail pénible des champs ne repose pas toujours sur les mêmes.

 

Malgré son optimisme, Thomas More sait bien que, sans une organisation rigoureuse, la cité ne peut être un havre de paix et d'harmonie. Il importe en effet d'empêcher à la fois l'anarchie et la tyrannie. C'est pourquoi des élections régulières en pyramide permettent de désigner des représentants au Sénat, qui eux-mêmes éliront (curieusement « à vie ») comme prince (maire) « le citoyen le plus moral et le plus capable »3. Il est clair que le bien-être collectif nécessite trois conditions : un contrôle strict, une morale sans faille, une tolérance religieuse aménagée. Ainsi, l'Utopien ne peut circuler qu'avec l'autorisation du Conseil de la Cité. De même, le mariage est strictement réglementé : « l'adultère est  puni du plus dur esclavage »1, la répudiation interdite, le divorce exceptionnel. Mais pour éviter ces fléaux, alors que toute consommation avant le mariage est proscrite (sous peine d'interdiction de mariage !), les prétendants pourront se voir nus afin d'éviter toute déconvenue une fois l'alliance célébrée. Enfin, la liberté des cultes règne en Utopie, grâce à une organisation simple : chacun, chez soi, peut célébrer « les mystères particuliers de sa foi »4, mais pour le culte public, seule une confession de foi commune très simple est gardée (Dieu créateur et providentiel, immortalité de l'âme et rétribution dans l'au-delà), de manière que tous puissent y participer.

 

Mais les deux centres d'intérêt principaux de Thomas More, ses véritables « chevaux de bataille », ce sont la justice et la guerre, deux sujets qui le touchent de près, lui qui fut magistrat et diplomate. C'est pourquoi en Utopie, les lois sont peu nombreuses et très simples à comprendre et à appliquer. Ainsi, les habitants n'ont nul besoin d'avocat « qui leur enseigne les mille impostures de la chicane »1. Quant à la guerre, c'est le mal suprême et « les Utopiens pleurent amèrement sur les lauriers d'une victoire sanglante »5, c'est pourquoi elle est proscrite, sauf en cas de guerre défensive ou anti-tyrannique. Ainsi, en cas de conflit extérieur, les Utopiens préfèrent appeler à l'assassinat des chefs responsables de la guerre en promettant de fortes récompenses... procédé cynique certes, mais qui évite de nombreuses morts.

 

Il serait difficile de décrire ici toute l'inventivité de cette œuvre et l'on a du mal aujourd'hui à trouver cette conception de la liberté et du bonheur à notre goût. C'est que, pour un humaniste du XVIesiècle, la liberté, c'est la liberté de l'âme et que le bonheur « est seulement dans les plaisirs bons et honnêtes », c'est-à-dire dans la vertu, qui signifie « vivre selon la nature », une nature raisonnable qui nous inspire « l'amour et l'adoration de la majesté divine, à laquelle nous devons l'être et le bien-être » et nous « excite à vivre gaiement et sans chagrin et à procurer les mêmes avantages à nos semblables qui sont nos frères »2.

 

On comprend quelle distance sépare Thomas More de Luther, alors que presque à la même date, ce dernier affiche ses 95 thèses. C'est que, face au pessimisme fondamental des hommes de la Réforme, More, tout comme Érasme, proclame que la nature humaine n'est pas complètement viciée et que l'homme peut contribuer à son salut. Cependant, la force contestataire de son œuvre n'a pas moins contribué à la grande mutation du XVIesiècle et il faut saluer le courage de ce bonhomme malicieux, payant sa liberté et son intégrité de sa décapitation par Henri VIII, écrivant encore dans sa prison à la veille de son exécution : « Le Seigneur me garde véridique, fidèle et loyal. Sans cela, je le prie de tout mon cœur de ne pas me laisser vivre ».

 

 

 

Françoise Marti

 

               

 

1 L'Utopie, livre II, « Des esclaves ».

 

2 L'Utopie, livre II, « Des voyages des Utopiens ».

 

3 L'Utopie, livre II, « Des magistrats ».

 

4 L'Utopie, livre II, « Des religions de l'Utopie ».

 

5 L'Utopie, livre II, « De la guerre ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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