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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

Nos Ancêtre les Gueux (été 2010)

8 Juillet 2010 , Rédigé par Liens protestants Publié dans #2010

 

Éditorial

 

NOS ANCÊTRES LES GUEUX

 

Henri IV, l’édit de Nantes, Coligny, la Saint-Barthélemy… la liste des personnages, événements et dates qui jalonnent l’histoire du protestantisme français pourrait être longue… mais au XVIe siècle cette histoire n’était pas la nôtre ! La majeure partie de notre région était alors le sud des Pays-Bas espagnols ! Guillaume d’Orange, la pacification de Gand, le duc d’Albe, l’exécution du comte d’Egmont… sont autant d’éléments d’une liste… d’une autre histoire que nous avons en grande partie oubliée.

Le terme de Gueux a l’avantage d’être générique, puisqu’il correspond aux insurgés dans les Pays-Bas espagnols. Il est d’ailleurs frappant de constater que ce terme n’est pas indexé dans l’Encyclopédie du protestantisme. Il est vrai que le mot est piégé, socialement, politiquement et religieusement. Ce dossier commence d’abord par bien définir le terme. Ensuite nous ouvrirons cette page d’histoire avec les destins croisés des Gueux des bois et des Gueux de la mer. Nous aborderons ensuite la mémoire des Gueux, mémoire honnie pour les catholiques, patriotique pour les Néerlandais et identitaire pour les protestants du Nord… Des œuvres d’art et des symboles sont également présentés dans ce numéro.

 

Bonne lecture et bon voyage à ceux qui suivront les traces de nos ancêtres les Gueux.

 

Vivent les Gueux !

 

LP

Seul le littoral du Boulonnais était partie intégrante du royaume de France.

 


SOMMAIRE

 

 

 

 


 

 

Mise au point

 

ATTENTION, UN GUEUX PEUT EN CACHER UN AUTRE !

 

L’expression « Gueux » apparaît dans les Pays-Bas espagnols du XVIe siècle, vaste ensemble de dix-sept provinces s’étendant de l’Artois aux îles de la Frise. Le sens de ce terme évolue au fil du temps avant de devenir synonyme de rebelles protestants des Pays-Bas.

 

Du sobriquet au cri de ralliement

L’opposition à la politique menée au nom de Philippe II d’Espagne pousse certains nobles à conclure une alliance appelée compromis des nobles. Plus de six cents gentilshommes tant catholiques que protestants signent le document ; avec celles des bourgeois on arrive à deux mille signatures ! Le 5 avril 1566, pas moins de trois cents confédérés se rendent au palais de Coudenberg chez la gouvernante, Marguerite de Parme. Un conseiller de la gouvernante lui glisse à l’oreille : « Rassurez-vous, Madame, ce ne sont que des gueux ! ». Le 8 avril, lors d’un banquet réunissant les nobles, Henri de Brederode rapporta ces propos et s’écria : « Eh bien p uisque nous sommes gueux, c’est bien raison que nous portions besaces et buvio ns d  ans desstatues des comtes d'Egmont et de Hornes plateaux de bois ! ». Le banquet se termina aux cris de « Vivent les gueux ! ». La  délégation était composée de membres de la petite noblesse, d’où les propos tenus par le conseiller. La haute noblesse (comtes d’Egmont, de Hornes et le prince d’Orange), bien que complice était restée en retrait, pour mieux se présenter comme un recours en cas d’impasse ! Lorsque la répression s’abattit en 1567-1568 les comtes d’Egmont et de Hornes, grands nobles catholiques ne se sentirent pas en danger… et furent exécutés sur la Grand-Place de Bruxelles ! Le prince d’Orange qui s’enfuit en Allemagne devint l’âme de la résistance.

 

Gueux, un qualificatif ambigu

Le terme de Gueux est bien ambigu. Il n’a pas de signification sociale puisque les Gueux peuvent être des nobles, des bourgeois, mais aussi des ecclésiastiques, des paysans… Les Gueux sont initialement les opposants à Philippe II dans les Pays-Bas espagnols. Cette opposition peut être politique : on parle alors de Gueux d’État. Les comtes d’Egmont et de Hornes en sont les représentants les plus illustres. Ils souhaitent que la noblesse et l’assemblée (les États-généraux) retrouvent leur place dans le gouvernement des dix-sept provinces. À ces Gueux d’État s’ajoutent les Gueux de religion, en l’occurrence les protestants. Eux réclament la liberté de conscience et la suppression de l’Inquisition. Cette double opposition s’unit en 1566 avec le compromis des nobles mais sera fragilisée par la vague iconoclaste de l’été de la même année. La répression espagnole s’abat surtout sur les protestants, même si elle touche quelques grands nobles catholiques.

En 1576, le front unissant catholiques et protestants se reforme. L’opposition s’est renforcée en raison d’une pression fiscale de plus en plus forte, de la répression du duc d’Albe et des excès des armées du roi d’Espagne (sac d’Anvers). Les représentants des provinces signent la pacification de Gand qui demande l’expulsion des troupes étrangères et suspend les mesures prises contre l’hérésie. Guillaume d’Orange espère alors établir une paix de religion. Les excès de certains protestants dans les municipalités calvinistes, une nouvelle vague iconoclaste et la reconquête des Pays-Bas du sud par les Espagnols provoquent la disparition des Gueux d’État. Gueux devient alors synonyme de protestants des Pays-Bas.

 

Quand Gueux devient synonyme de protestants

Les protestants qualifiés de Gueux sont traditionnellement divisés en Gueux des bois et Gueux de la mer. Dès 1567 apparaissent les Gueux des bois (ou bosquillons), appelés ainsi car ils se cachaient dans les forêts des confins de la Flandre et du Hainaut. Cette guérilla harcelait les Espagnols, les inquisiteurs et leurs informateurs. Plus au nord s’illustrent les Gueux de la mer. Ces pirates devenus corsaires attaquent les navires espagnols et les ports qu’ils contrôlent. Ces deux vocables sont restés dans les mémoires jusqu’à nos jours, mémoire honnie dans la Flandre catholique et mémoire patriotique dans les Pays-Bas calvinistes.

 

Éric Deheunynck

Henri de Brederode sera appelé le grand Gueux

 

 

 

Histoire

 

LES GUEUX DES BOIS EN FLANDRE (1567-1568)

 

 

Une guérilla anti-espagnole

La révolte des Pays-Bas commence dans la partie ouest de la Flandre appelée westquartier, une région parfois qualifiée de tumultueuse. C’est non loin de Steenvoorde qu’éclate la crise iconoclaste qui marque le début de l’insurrection. C’est aussi dans cette région que la résistance s’organise dès 1567.

Les Gueux des bois s’illustrent d’abord en harcelant les troupes espagnoles et en exécutant les inquisiteurs et leurs informateurs. Ainsi la bande de Jean Camerlynck s’attaque aux hommes du bailli de Bergues, exécutent les prêtres de Reninghelst, Hondschoote et Rexpoëde. Dans le pays de l’Allœu, la bande des frères de Lécluse tue seize hommes d’arme du gouverneur de Lille. Ces résistants se cachent dans les bois autour de Cassel, dans la forêt de Nieppe et dans les marais du pays de l’Allœu.

Leur nombre ne dépasse pas la centaine d’hommes… des effectifs bien limités pour résister aux troupes des gouverneurs de Lille et de Flandre. Mais poursuivis par les tribunaux, ils n’ont plus rien à perdre. De plus ils ne sont pas isolés. Des renforts doivent venir de France, envoyées par le prince de Condé. Les communautés de réfugiés en Angleterre les financent. Les Gueux des bois sont à l’avant-garde.

 

Une répression impitoyable

La répression espagnole orchestrée par le duc d’Albe est impitoyable. Les Gueux des bois sont capturés les uns après les autres. Les plus chanceux trouvent leur salut dans la fuite. Le seigneur d’Hannecamps, dénoncé, est capturé à Herzeele. Il est envoyé à Bruxelles puis exécuté par la corde comme « gentilhomme séditieux », une exécution infamante pour un noble. Jean Camerlynck, celui qui passe pour être le chef des Gueux des bois, est exécuté avec une rare cruauté. Ses oreilles sont d’abord coupées, il est ensuite tenaillé, fouetté puis couvert de goudron pour ensuite brûler à petit feu ! Finalement cette insurrection des Gueux des bois a duré moins d’un an, elle n’est militairement qu’un épiphénomène. Elle fut l’avant-garde d’une armée qui ne vint jamais. Pourtant elle a marqué les mémoires… les mémoires catholiques.

 

Une mémoire honnie

Le paradoxe est que le souvenir de ce groupuscule est arrivé jusqu’à nous. Des tableaux, des calvaires, des stèles et des vitraux en témoignent dans une région pourtant détruite lors de Première Guerre mondiale. Ainsi un tableau de l’église de Dranoutre et les vitraux des églises de Reninghelst et Neuve-Église représentent le jugement et l’exécution de trois prêtres par les Gueux des bois. Leurs reliques sont conservées dans l’église de Reninghelst. Un calvaire a été érigé sur le lieu de leur jugement et une stèle sur le lieu de leur exécution. Le souvenir des Gueux des bois est tenace puisque tous ces mémoriaux datent du XXe siècle ! Certes cette mémoire est honnie. Les catholiques font mémoire de la lutte victorieuse de l’Église contre l’hérésie, mais aussi du martyre des prêtres. Leur sacrifice est mis en parallèle avec celui dreliques des prêtres de Reninghelstu Christ. C’est parce qu’ils ont refusé de renier l’eucharistie et la messe qu’ils ont  tr ouvé la mort. Ils ont versé leur sang comme et pour le Christ. Leur  mort est porteuse de sens. Une procession se rend toujours au calvaire du Zwarte molen, qui n’est plus seulement le mémorial des trois prêtres tués par les Gueux, mais qui est désormais dédié à toutes les victimes, y compris protestantes, des troubles religieux du XVIe siècle… Qui aurait cru qu’un jour les Gueux des bois favoriseraient l’œcuménisme ! 

 

Éric Deheunynck

 

 

 

Art

LES TAPISSERIES DE MIDDELBURG

 

La ville de Middelburg est la capitale de la Zélande, au Sud-Ouest des Pays-Bas actuels. Au XVIe siècle la région fut le théâtre de combats entre Gueux de la mer et Espagnols, comme en témoignent les tapisseries exposées au musée zélandais.

 

Des tapisseries qui ont une histoire

Les tapisseries de Middelburg sont des œuvres de propagande commandées par les États de Zélande. Comme pour la broderie de Bayeux, l’objectif est de magnifier le commanditaire victorieux. Les événements décrits se déroulent entre 1572 et 1576. La première est tissée en 1592, soit vingt ans après les événements. Ces tapisseries étaient exposées dans la salle des réceptions (ou des ambassadeurs) puis dans la salle des États. Mais elles se sont dégradées au fil du temps à cause de la lumière du jour et des bougies fuligineuses. En 1938 une première tapisserie commence à être restaurée. Mais en 1939, par mesure de protection, les tapisseries sont placées dans des cylindres de zinc puis entreposées dans les sous-sols. Elles échappent ainsi aux bombardements de 17 mai 1940. En 1953 la restauration reprend. Environ 60 % de la matière est remplacée et les tapisseries retrouvent leur éclat originel. En 1972 elles sont exposées au musée zélandais qui ouvre ses portes la même année.

 

Des tapisseries qui racontent une histoire

Les tapisseries relatent les combats entre les Gueux de la mer (la flotte de Zélande) et les Espagnols. La Zélande, littéralement le pays de la mer, est alors une région d’îles. Les batailles navales sont donc décisives. Seules les terres à l’horizon permettent de localiser les scènes suivantes :

Veere (1572) : les Espagnols tentent de reprendre la ville mais leur flotte de ravitaillement est dispersée par les Gueux.

Rammekens (1572-1574) : le fort qui protège l’accès à Middelburg résiste même après la prise de la ville en 1574.

Lillo (1572-74) : la zone est l’objet de nombreuses attaques des Gueux, le fort de Lillo contrôlant l’entrée du port d’Anvers.

Bergen op Zoom (1574) : la bataille la plus sanglante a lieu au large de cette ville.

Zierikzee (1576) : la conquête de la ville est une victoire à la Pyrrhus pour les Espagnols dont les troupes se mutinent.

Quantité de détails illustrent les techniques de combat. La bataille de Veere décrit la stratégie du brûlot. L’incendiaire doit s’enfuir rapidement une fois que le navire-épave est enflammé pour semer la panique chez l’ennemi. Dans la bataille de Ziriekzee les Espagnols ont construit un barrage pour empêcher les Gueux de Zélande et de Hollande de faire leur jonction. Des gabions, paniers d’osier remplis de sable, servent de protection à l’artillerie espagnole. Des scènes d’abordage ou de bombardement sont visibles sur la plupart des tapisseries.

Les pavillons permettent de reconnaitre les protagonistes. Les Espagnols arborent en général la croix de Bourgogne. Les Gueux hissent le pavillon de Guillaume d’Orange, des bandes horizontales orange/blanc/bleu. Le nombre de bandes n’est pas encore arrêté à trois.

 

Du collectif à l'exploit individuel

Guillaume d'Orange au dessus des armes de Zélande

Le seul personnage qui sort de la masse est Guillaume d’Orange. Il est représenté sur une tapisserie avec ses armes et sa devise. Comment expliquer sa présence ? Deux hypothèses peuvent être avancées. Guillaume est le souverain qui délivre les lettres de marque aux Gueux. Il est donc leur chef au moins nominal. Mais ce sont les États de Zélande qui ont passé la commande. Initialement les députés aux États représentaient les trois ordres de la société : clergé, noblesse et Tiers-état, ici les villes. Les représentants du clergé disparaissent avec la Réforme. Guillaume d’Orange est le seul représentant de la noblesse aux États… restent les villes dont les blasons sont visibles sur le pourtour de la tapisserie. Guillaume d’Orange reste une exception. Dans toutes les autres tapisseries aucun individu n’est mis en valeur. C’est le collectif qui domine. Pourtant si la victoire est collective, les exploits restent individuels. Ainsi Sébastien de Lange dont le navire est échoué sur un haut-fond, encerclé par les vaisseaux espagnols, préfère se faire exploser. Jasper Leysen est représenté montant au mat du navire amiral espagnol et décrochant le drapeau.

Toutes ces tapisseries sont visibles au musée zélandais de Middelburg, à moins de deux heures de route de Lille ou de Dunkerque ! Vous avez tout l’été pour vous y rendre…

 

Éric Deheunynck

 

 

 

 

 

 

 

 


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