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Le blog de Liens protestants, le journal protestant du nord

L'Ecosse presbytérienne, de John Knox à aujourd'hui (novembre 2007)

24 Février 2009 , Rédigé par Liensprotestants Publié dans #2007

Éditorial

 

L’ÉCOSSE PRESBYTÉRIENNE

 

 Ecosse prebytérienne

Cette année 2008 est pour l’Écosse celle des paradoxes. D’une part le 300e anniversaire de l’union[i] des royaumes d’Écosse et d’Angleterre a été célébrée et un Écossais, fils de pasteur presbytérien, Gordon Brown est devenu premier ministre du Royaume-Uni. Mais d’autre part, les indépendantistes du SNP[ii] ont gagné les élections régionales et prévoient un référendum sur l’autonomie (voire l’indépendance) de la région !

L’Écosse reste bien un royaume distinct de l’Angleterre dans le cadre du Royaume-Uni. Le maintien d’une forte identité écossaise est expliqué par la permanence des traditions celtiques et par le poids de l’histoire, en particulier des mille ans de lutte contre l’Angleterre… Plus souvent oubliée et pourtant déterminante, la religion presbytérienne, variante locale du calvinisme, est un facteur d’identité. L’Église d’Écosse a affirmé son organisation presbytérienne plus que sa théologie calviniste en réaction aux tentatives de prise de contrôle par les rois d’Angleterre… devenus rois d’Écosse.

Ce numéro vise à vous faire découvrir nos frères presbytériens à travers :

- l’histoire du presbytérianisme, son identité et son expansion mondiale ;

- des personnages, historiques tel le réformateur John Knox, ou actuels comme Allan Miller, le pasteur de l’Église écossaise de Paris, qui a bien voulu nous accorder une interview ;

- des lieux de mémoire et des symboles du presbytérianisme.

 

Bonne lecture à tous.

 

LP



[i] Les actes d'Union (The Acts of Union), de 1706 et 1707, portent sur l’association des royaumes d’Écosse et d’Angleterre qui deviennent ensemble le royaume de Grande-Bretagne. L'Écosse a néanmoins gardé ses propres institutions en matière de droit, d'enseignement et de religion.

[ii] Scottish national party.


 

Interview

 

RENCONTRE AVEC ALLAN MILLER

 

Qui êtes-vous monsieur Miller ?

Je m’appelle Allan Miller. Je suis Écossais né à Édimbourg, il y a 37 ans. J’ai fait ma scolarité à Édimbourg avant de partir en Angleterre pour étudier le chinois. J’ai ensuite passé deux ans à Pékin pour étudier la langue moderne et traditionnelle (littérature classique, philosophie et poésie). Une fois obtenue ma licence, j’ai travaillé pour le Conseil des Églises au Royaume-Uni à Londres, dans le cadre d’un programme entre Églises de Chine et du Royaume-Uni. Je suis revenu à Édimbourg pour des études de théologie 1995-1998. J’ai obtenu mon premier poste de pasteur dans les environs d’Édimbourg et j’ai été ordonné en janvier 2000. Ma femme est tchèque et son père est pasteur de l’Église évangélique des pays tchèques.

 

Pouvez-vous nous présenter le bâtiment dans lequel nous nous trouvons ?

Ici ce fut d’abord une église américaine épiscopalienne, mais après la construction de la cathédrale avenue George V, l’Église de la rue Bayard a été vendue aux Écossais. C’était en 1885 et depuis cette date l’église écossaise se trouve ici. La congrégation existe depuis le début du XIXe siècle. Elle se rassemblait d’abord à l’Oratoire du Louvre, rue de Rivoli. détail de la chaire de la scots kirk de paris (buisson ardent)

Ici vous êtes dans la troisième église ! Originellement il y avait donc l’église néo-gothique vendue aux Écossais. Mais pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1944, une bombe américaine est tombée non loin de l’édifice. L’église a été endommagée, finalement détruite et reconstruite dans les années 50. Elle fut construite en béton et en acier. Mais le béton s’est délité et la rouille est apparue. Dans les années 90, il a fallu démolir et construire l’édifice actuel. Les Écossais n’avaient pas beaucoup d’argent et se sont mis d’accord avec un promoteur immobilier qui a construit une église, mais aussi des logements au-dessus pour financer l’opération. L’édifice a été ouvert au culte en 2002. Le décor est simple. Vous voyez une chaire avec le symbole de l’Église presbytérienne, le buisson ardent qui brûle sans se consumer, un piano, une table et une croix, signe longtemps considéré comme symbole catholique. Aujourd’hui on peut accueillir dans la salle de culte cent personnes, bien moins qu’avant. Le nombre d’Écossais à Paris a diminué. Mais des presbytériens d’autres pays anglophones nous rendent visite. Ils viennent des États-Unis, d’Afrique, d’Australie... À ma connaissance, c’est la seule église presbytérienne de Paris.

 

Quelles sont vos activités d’Église ?

Pour le culte du dimanche matin nous sommes entre 40 et 50 personnes pour la plupart des membres de notre congrégation. Nous proposons comme activités des études bibliques pendant toute l’année, sauf l’été où Paris se vide, des danses écossaises traditionnelles et des concerts. Nous avons une salle, petite, au centre de Paris, qui ne coûte pas trop cher, moins qu’une salle de concert classique. Chaque mois, il y a deux ou trois concerts.

 

Quelles sont vos relations avec les autres protestants, qu’il s’agisse de l’Église d’Écosse ou des protestants français ?

Nous sommes une congrégation (une paroisse) de la Church of Scotland, la seule paroisse en France. En Europe [continentale], on compte quatorze congrégations, à Bruxelles, Rotterdam, Amsterdam, Rome, Lisbonne, Gibraltar, Budapest, Malte, Lausanne, Genève, Bochum, Ratisbonne et Fuengirola en Espagne sur la Costa del Sol. Celle de Paris est une des plus anciennes. En Écosse, l’Église est presbytérienne, gouvernée par une Assemblée générale à Édimbourg. Nous faisons partie de la grande famille des Églises réformées. Nous sommes calvinistes par nos origines. Nos racines sont à Genève avec Jean Calvin et John Knox. Aujourd’hui il existe différents courants. Nous sommes une broad church associant conservateurs et libéraux, car nous sommes Église nationale.

Je suis arrivé en France il y a dix mois et je me suis d’abord établi comme pasteur. J’espère dans l’avenir nouer des contacts avec les protestants français, relations limitées pour l’instant aux services œcuméniques.

 

Propos recueillis par É. Deheunynck

 

Anecdote

Durant les JO d’été de Paris en 1924, l’athlète Eric Liddel (surnommé l’Écossais volant) refuse de courir un dimanche par convictions religieuses. Il choisit de venir prêcher à la Scots Kirk de Paris. Cette histoire est racontée dans le film Les chariots de feu.

 


 

Histoire

 

L’ÉGLISE PRESBYTÉRIENNE, AU FIL DU TEMPS

 

 

L’Écosse a vu naître une forme très particulière du protestantisme réformé, le presbytérianisme. Cette forme anglo-saxonne du calvinisme est assez peu connue dans notre pays. Les quelques lignes qui suivent visent à en présenter les origines, l’identité et l’expansion mondiale.

 

La naissance de la Kirk

Les idées humanistes et celles de la Réforme progressent en Écosse avec le retour des étudiants venus sur le continent (en particulier dans les universités allemandes). Les premiers luthériens sont signalés dès 1520. L’Angleterre en passant à l’anglicanisme isole les catholiques d’Écosse et devient une base de refuge pour les protestants écossais. L’arrivée au pouvoir d’Élisabeth I précipite la victoire des protestants écossais. Le réformateur John Knox rentre d’exil et rallie une partie de la population, en particulier la noblesse. En 1560 le parlement d’Édimbourg ne reconnaît plus l’autorité du pape, interdit la messe et adopte une confession de foi calviniste. L’Écosse devient une forteresse du calvinisme le plus intransigeant, radical et antipapiste.

La reine Marie Stuart, restée en France auprès de son mari François II, est donc la reine catholique d’un pays devenu protestant. Elle revient en 1561, mais finit par être détrônée en 1567. Le protestantisme s’est donc imposé contre l’autorité royale. Seules les hautes terres et les îles restent majoritairement catholiques jusqu’au XVIIIe siècle. Le livre de discipline de 1567 fixe l’organisation de l’Église d’Écosse, appelée Kirk. Il prévoit des paroisses autogérées par un conseil d’anciens (elders = laïcs élus). Chaque paroisse envoie deux députés à l’assemblée générale (sorte de synode national) convoquée par le roi.

 

La résistance des covenanters

En 1567, Marie Stuart abdique en faveur de son fils, alors âgé d’un an, qui règne sous le nom de Jacques VI. En 1603, le roi d’Écosse devient roi d’Angleterre. Partisan d’un pouvoir absolu de droit divin, Jacques VI d’Écosse (devenu Jacques I d’Angleterre) peut s’appuyer sur son rôle de chef de l’Église anglicane dans le royaume d’Angleterre. En Écosse pour affirmer son pouvoir, il souhaite « anglicaniser » la Kirk, politique que les différents rois Stuart mènent jusqu’à leur éviction définitive.

Un nouveau livre de prière introduit la liturgie anglicane. Le roi nomme des évêques en Écosse et souhaite devenir chef de l’Église d’Écosse. Les premiers troubles apparaissent en 1637 sous le règne de Charles II. En 1638, le national covenant est signé par les défenseurs de l’indépendance de la Kirk. On appelle covenanters les défenseurs de l’indépendance de l’Église d’Écosse face aux prétentions royales.

L’opposition des covenanters prend soit une forme institutionnelle, soit la forme d’une résistance armée. L’assemblée générale abolit un certain nombre de dispositions royales, tandis que certains presbytériens prennent les armes. Le conflit armé se transforme en guerre civile anglaise qui se termine par l’exécution de Charles II et la dictature de Cromwell.

Mais les Stuart, rétablis en 1661, reprennent leur politique d’« anglicanisation » de la Kirk. En 1663, les pasteurs qui refusent de prêter serment aux évêques se réunissent en conventicules dans des endroits isolés. C’est une sorte de période du désert pour les presbytériens. La résistance armée est à l’origine des guerres dites caméroniennes. Durant tout le XVIIe siècle, la Kirk est donc traversée par deux courants :

·        les presbytériens qui souhaitent que l’Église soit autonome, gouvernée par elle-même par une assemblée générale,

·        les épiscopaliens qui reconnaissent le roi comme gouverneur suprême et souhaitent une Église dirigée par des évêques nommées par le roi.

 

Triomphe et divisions des presbytériens

Avec l’éviction des Stuart, les presbytériens triomphent. Sous le règne de Marie et de Guillaume d’Orange, le règlement de 1690 (the settlement) est adopté. La suprématie royale est supprimée. L’assemblée générale de la Kirk est autorisée si elle ne critique pas légitimité royale. L’épiscopat est aboli. Par le règlement de 1690, l'Église d'Écosse devient définitivement une église réformée, basée sur le système presbytérien. Les adeptes d'une forme épiscopalienne de gouvernement de l'Église sont expulsés de l'Église d'Écosse. Ils se regroupent au sein de l'Église épiscopalienne écossaise.

Les dispositions du règlement de 1690 sont confirmées par le traité d'Union de 1707. L'Église presbytérienne devient « établie » en Écosse, mais reste indépendante du pouvoir royal. De fait, si les débats de l'assemblée générale ont lieu en présence du souverain ou, le plus souvent, en présence de son représentant permanent en Écosse, le Lord High Commissioner, le monarque n'a dans l'Église d'Écosse aucune responsabilité hiérarchique. Il ne nomme à aucune charge et il n'est en aucune façon son « chef » ou son « gouverneur suprême » (termes utilisés pour le rôle qu'il joue dans l'Église anglicane). En outre, l’Église d’Écosse ne reconnaît pas à l'État le droit de se mêler de ses affaires internes. Les presbytériens n'ont jamais accepté le compromis anglican entre l'État et l'Église, ni même la théorie des « deux Règnes » de Luther ou, plutôt, ils interprètent cette théorie comme Andrew Melville l'expliquait au roi Jacques VI : « Il y a deux rois et deux royaumes en Écosse. Il y a le Christ Jésus, le Roi, dont le roi Jacques est le sujet, et son Royaume, l'Église (Kirk), dont il n’est ni roi, ni seigneur, ni chef mais simple membre ».

Au XVIIIe siècle, l'Église d'Écosse exerce un contrôle strict sur la moralité de la majeure partie de la population. La Kirk a une influence non négligeable sur le développement culturel de l'Écosse à l'aube des temps modernes. Les divisions au sein des presbytériens écossais (schisme de 1843) conduisent à la création d'Églises dissidentes, telle l'Église libre d'Écosse, qui adhère à une forme conservatrice de calvinisme.

L’union à l’Angleterre et l’émigration écossaise expliquent l’expansion mondiale du presbytérianisme. De nombreux Écossais s’installent en Amérique du Nord et au Canada, en particulier en Nouvelle-Écosse. Des missions presbytériennes sont envoyées dans les colonies britanniques. Les missions presbytériennes américaines essaiment en Afrique noire française, en Amérique latine et dans l’Extrême-Orient[1].

 

Le presbytérianisme aujourd’hui

Les fidèles de la Kirk sont aujourd’hui évalués à 535 000 (chiffre de 2005), soit environ 15 % de la population adulte totale du pays. L’Église libre née de la scission de 1843, ne regroupe plus qu'environ 8 000 fidèles. Elle défend une morale sourcilleuse, refusant la « permissivité » (permissiveness) venue de Londres et continuant à s'opposer à la circulation des ferries le dimanche, dans les Western Isles, îles qui constituent son ultime place forte. On a souvent reproché à ces presbytériens d’avoir « shabbatisé » le dimanche.

Il est difficile d’évaluer le nombre de presbytériens dans le monde. Beaucoup d’Églises presbytériennes ont participé à la création d’Églises unies. Ainsi au Canada lors de la création de l’Église unie en 1925, les deux tiers des membres de l’Église presbytérienne rejoignent la nouvelle Église. Aujourd’hui la plupart des l’Églises presbytériennes font partie de l’Alliance réformée mondiale.

L’histoire du presbytérianisme est donc indissociable de celle de l’Écosse, mais aussi de celle de l’Angleterre. Le passage à l’anglicanisme du voisin du sud a facilité la victoire des protestants écossais. La volonté d’« anglicaniser » la Kirk a cristallisé l’identité des calvinistes écossais sur l’organisation presbytérienne de l’Église. L’union à l’Angleterre a favorisé l’expansion internationale du presbytérianisme. Face au voisin anglais le presbytérianisme est devenu un élément de l’identité écossaise et grâce à ce voisin le presbytérianisme a eu un destin mondial. L’histoire de l’Église presbytérienne est un miroir des relations ambiguës qu’entretiennent l’Écosse et l’Angleterre, tantôt ennemies, tantôt unies,
parfois les deux en même temps.      
                                                                                                                  
 

É. Deheunynck



[1] Les missions américaines sont à l’origine du protestantisme en Corée (20 % de la population aujourd’hui). Les protestants coréens sont en majorité presbytériens. Calvin jouit d’un grand prestige au pays du matin calme !

 

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